Le temps de la diplomatie

Après la capitulation des forces britanniques à Yorktown le 19 octobre 1781 et la chute du cabinet de lord North le 22 mars 1782, il devient évident pour Londres que le temps de la diplomatie est venu afin de mettre fin à ce conflit. Les négociations s’annoncent complexes tant les objectifs de guerre des alliés sont divergents voire opposés. Le Congrès de la Confédération (en anglais Congress of the Confederation ou United States in Congress Assembled) exige l’indépendance des Treize Colonies dans un cadre territorial élargi proche de la situation issue du traité de Paris de 1763, donc sans les modifications très favorables concédées au Canada par l’Acte de Québec de 1774. Il ne souhaite pas perdre les avantages commerciaux dont profitait la colonie, en particulier avec la Grande-Bretagne, afin de développer l’incroyable potentiel économique du nouvel État. La France veut également la création d’un État indépendant en Amérique, mais sans qu’il soit plus puissant qu’avant le conflit. Elle s’oppose donc à l’extension territoriale au détriment du Canada réclamé par les plénipotentiaires américains. Il est à souligner qu’à aucun moment la France n’envisage de réclamer la restitution des territoires nord-américains perdus par le traité de Paris de 1763. Elle souhaite surtout établir des relations commerciales exclusives avec les futurs États-Unis afin de pouvoir s’enrichir au détriment de la métropole britannique. Enfin l’Espagne souhaite avant tout récupérer Gibraltar perdu au profit de la Grande-Bretagne par le traité d’Utrecht de 1713, elle lorgne également sur la Floride qu’elle occupe partiellement après la victoire de Pensacola en 1781. Le secrétaire d’État français des Affaires étrangères, Charles Gravier de Vergennes, est donc convaincu que les tractations doivent se faire de manière globale sous peine de voir la Grande-Bretagne céder rapidement aux demandes de l’un ou de l’autre afin de faire voler en éclats l’alliance.

Des négociations longues et complexes

Londres cherche à profiter des divergences entre Français et Américains pour obtenir un accord plus avantageux et entame donc des négociations secrètes avec les plénipotentiaires du Congrès de la Confédération. Parallèlement s’ouvrent très officiellement des pourparlers entre tous les belligérants à compter de mai 1782. Les négociations territoriales sont âpres, les Britanniques tentent également de diviser Français et Espagnols en étant à deux doigts de céder rapidement Gibraltar. La France s’oppose par ailleurs aux revendications du Congrès concernant l’obtention de la région des Grands Lacs, de la vallée de l’Ohio et des Illinois (que Vergennes qualifie même de « délire » dans une lettre au diplomate Anne César de La Luzerne), alors qu’elle souhaite confiner le futur État dans les limites que lui fixait l’Acte de Québec de 1774. Vergennes sait cependant qu’il doit transiger s’il veut obtenir au plus vite un accord global. D’autant que les échanges entre Britanniques et Américains finissent par aboutir avec la signature d’un traité préliminaire le 30 novembre 1782, sans que les Français en connaissent son contenu. Il règle la question frontalière, ainsi que l’indemnisation des loyalistes, le paiement des dettes américaines à l’Angleterre ou encore le partage des pêcheries. Enfin mis au courant, Vergennes est furieux et ne se prive pas de rappeler à Benjamin Franklin que cette signature contrevient aux règles diplomatiques mais aussi aux consignes du Congrès (en réponse, plusieurs allégories françaises célèbrent la paix en présentant toutes les nations ensemble, le plus souvent avec la France victorieuse). Le 20 janvier 1783, les articles préliminaires entre l’Espagne, la France et la Grande-Bretagne sont enfin signés et le 4 février est déclaré l’armistice général. Le 2 septembre, un traité préliminaire est signé entre la Grande-Bretagne et les Provinces-Unies mettant fin à la Quatrième guerre anglo-néerlandaise déclenchée en 1780 lorsque Londres apprit l’existence d’un projet de traité commercial entre la ville d’Amsterdam et les insurgés américains, poussant par voie de conséquence les Provinces-Unies dans le camp de la France et de l’Espagne.

La Paix de Paris

Le 3 septembre 1783 est signé tout d’abord le traité de Paris entre le Congrès de la Confédération et la Couronne britannique. Celle-ci reconnait l’indépendance des États-Unis, dont les frontières sont délimitées par les Grands Lacs au nord, le Mississippi à l’ouest et le 31e parallèle au sud. Le droit de pêche est assuré pour les Américains dans les Grands Bancs, au large de Terre-Neuve et dans le golfe du Saint-Laurent. La navigation sur le Mississippi devient libre pour les deux nations. Les dettes mutuelles contractées légalement seront à payer. Le Congrès de la Confédération recommandera à chaque État de veiller à la restitution de tous les biens des loyalistes. Le même jour sont signés à Versailles les traités entre d’une part la France et la Grande-Bretagne (à l’Hôtel des Affaires étrangères devenu aujourd’hui la bibliothèque municipale) et d’autre part l’Espagne et la Grande-Bretagne. La France recouvre la pleine souveraineté sur Dunkerque, récupère ou se voit confirmer la possession des îles Saint-Pierre et Miquelon, des îles de Sainte-Lucie et de Tobago, de l’île de Gorée et de la rivière du Sénégal, et des comptoirs indiens. Elle cède les îles de la Grenade et les Grenadins, Saint-Vincent, la Dominique, Saint-Christophe, Nevis et Montserrat. Sur les côtes de Terre-Neuve, elle renonce aux droits de pêche depuis le cap Bonavista jusqu’au cap Saint-Jean mais obtient en retour les mêmes droits du cap Saint-Jean jusqu’au Cap Raye. La Couronne britannique cède à l’Espagne Minorque et la Floride et reçoit les îles de la Providence et des Bahamas. Enfin, par un traité du 20 mai 1784 signé à Paris, la Grande-Bretagne accepte de rendre presque toutes les possessions néerlandaises capturées dans les Indes orientales mais conserve Negapatnam sur la côte indienne.

La France au sortir de la guerre

On estime souvent que cette victoire militaire française a rétabli son honneur et constitue une vengeance du désastreux traité de Paris de 1763. Elle rend à la France son rôle d’arbitre de la diplomatie européenne. Pourtant cette paix de 1783 ne modifie en rien la situation territoriale et commerciale pour la France. En outre, le quasi-monopole de la Grande-Bretagne avec ses anciennes colonies survit à l’indépendance américaine. La stratégie de Vergennes de porter un coup décisif à la puissance commerciale britannique est donc un échec cuisant. Enfin, la France, comme la Grande-Bretagne il est vrai, sort épuisée financièrement de ce conflit avec une dette abyssale. Aux yeux de beaucoup, les sacrifices humains et financiers de la France n’ont servi qu’à l’Espagne et aux États-Unis (plusieurs ouvrages critiques sont publiés, comme celui de l’abbé Raynal, qu’il désavouera en 1785). Pour le peuple français, et parisien en particulier, la proclamation de la paix est toujours source de joie. Celle-ci se manifeste lors de grandes festivités (distribution de vivres, feu d’artifice) données à Paris le 14 décembre 1783.

Carte montrant Le contexte impérial et politique en Amérique du Nord après le traité de Paris de 1783

Publié en mai 2021