La pêche à la morue aux abords de la Nouvelle-France rapportait gros à la mère patrie. À la pêche errante pratiquée sur les bancs de Terre-Neuve, s’ajoutait celle dite sédentaire, réalisée à partir de points fixes de la côte. On y préparait une morue salée-séchée. C’est cette dernière activité qui nous intéresse.

Un large territoire

Le territoire où s’installer comprend l’estuaire du Saint-Laurent, la baie des Chaleurs, l’Acadie, l’île du Cap-Breton ou Île-Royale, Saint-Pierre et Miquelon, Terre-Neuve et le Labrador. Selon les statistiques, 172 260 pêcheurs des seuls ports de Granville et de Saint-Malo sont à l’œuvre dans l’une ou l’autre de ces régions entre 1670 et 1763. Selon Jean Talon, tout ce monde engagé dans la capture du gadidé rapporte à chaque année 10 millions de livres à la métropole.

Terre-Neuve (1662-1713)

Les pêcheurs établis de façon permanente à Terre-Neuve arrivent en droite ligne de France. L’île compte 643 insulaires en 1686. Entre 1700 et 1711, on en dénombre  annuellement près de 200 en moyenne à Plaisance seulement. La petite capitale voit cependant sa population plus que doubler avec l’arrivée printanière des migrants. Par exemple, en 1711, l’ensemble des résidents de Plaisance totalise 189 personnes alors que 352 travailleurs saisonniers débarquent pour la nouvelle campagne. En général, pêcheurs établis et engagés enregistrent des captures d’une valeur de 3 000 000 livres à chaque année.

L’Île-Royale (1713-1758)

L’île du Cap-Breton, ou Île-Royale, accueille ses premiers habitants à la signature du traité d’Utrecht (1713), soit 200 personnes. Elle se veut plus fréquentée par la suite, abritant 5 845 habitants en 1752, mais une grande partie de cette population se compose de militaires. C’est qu’une des raisons d’être de la colonie est de bloquer les forces anglaises qui menacent la vallée du Saint-Laurent. Quoi qu’il en soit, l’activité des pêcheurs fixés à demeure rapporte des dividendes à la mère patrie. Ainsi, en cette année 1752, la valeur des captures transformées sur l’Île-Royale atteint 1 771 960 livres. Il est même des saisons de pêche, comme en 1730, où ces rapports sont de l’ordre de 3 490 200 livres au prix de France.

L’Acadie

L’Acadie a connu très tôt des entreprises de pêche. Celles de Nicolas Denys sont les plus renommées. Celui-ci développe des établissements en Gaspésie, dans la baie des Chaleurs, à Miscou, sur l’île du Cap-Breton, au Nouveau-Brunswick, en Nouvelle-Écosse. Ses concurrents sont légion : Armand Lalloue de Rivedoux et le marquis Charles Coningan, Charles de Menou d’Aulnay, Emmanuel Le Borgne, son propre neveu Pierre Denys de La Ronde. Autre producteur, la Compagnie de la pêche sédentaire d’Acadie (1683-1714) investit des sommes faramineuses pour le développement de l’industrie et l’implantation de colons. En vain. Elle enregistre des pertes de 426 774 livres à la fin de ses opérations.

Le Labrador

Et puis, il y a la côte du Labrador où des centaines de métropolitains débarquent à chaque printemps. « L’État doit regarder le Labrador comme son Pérou », écrit François Martel de Brouague en 1715, bientôt Commandant pour le roi dans ce secteur. Les Basques y pêchent la baleine. Les Bretons et les Normands s’intéressent au gadidé, ce qui n’empêche pas les Canadiens de tirer aussi les marrons du feu. Par exemple, en 1717, il en coûte 13 770 livres au Séminaire de Québec pour envoyer La Sainte-Famille (30 hommes) y pêcher. L’effort rapporte 24 000 livres sonnantes. Cependant, les résidents du secteur se font rares. Françoise Niellon évalue tout au plus à 160 le nombre de personnes qui s’y sont fixées à la veille de la Conquête.

Les Canadiens

Les Canadiens de la vallée laurentienne s’intéressent à la morue à partir des années 1670. Ils sont moins nombreux que les métropolitains, mais ils ont si rapidement gagné le golfe Saint-Laurent que le roi doit départager le territoire entre les deux groupes. Une Ordonnance de la Marine (1681) réserve aux équipages de France une large partie des espaces de transformation en Gaspésie. De plus, les Canadiens doivent leur accorder la priorité dans l’estuaire du Saint-Laurent et sur les côtes du Labrador.

Malgré cette restriction, les industriels canadiens développent rapidement une chaîne d’établissements de pêche solidement aménagés : Anticosti, Mingan, la baie de Phélypeaux, Mont-Louis, Grand-Étang, Percé, Gaspé, Grande-Rivière, Pabos et bien d’autres tout aussi lucratifs. Ces investisseurs sont des fonctionnaires comme Denis Riverin, des seigneurs comme Pierre Denys de La Ronde, un grand découvreur comme Louis Jolliet, des marchands comme Jean Gatin dit Saint-Jean, un repris de justice comme Pierre Revol, et même une institution bien établie comme le Séminaire de Québec.

La ville de Québec et les environs, Beauport, la côte de Beaupré, l’île d’Orléans, ou la Côte-du-Sud, fournissent les pêcheurs dont l’industrie coloniale a besoin. Aidés au départ par des Bretons, des Basques et des Normands, ils deviennent rapidement autonomes au plan de la production et s’installent sur la côte. Des métropolitains les y rejoignent pour former au final un noyau d’habitants aux préoccupations tournées essentiellement vers des activités halieutiques, des gens comme les Arbour, Aubut, Morin, Dinhargue, Roussy, etc.

Ils sont plus de 300 habitants-pêcheurs à Gaspé en 1758, plus de 400 à Pabos et presqu’autant à Grande-Rivière. Les procédés de transformation du poisson sont à l’image des modes opératoires métropolitains et les rendements sont au rendez-vous. Chaque poste produit en moyenne 12 000 quintaux de morue dont le prix varie au gré des tensions qui agitent la Nouvelle-France. Ainsi, à la veille de la Conquête, Joseph Cadet et son associé encaissent des profits bruts de 240 000 livres pour un investissement de 214 000 livres sonnantes.

Voilà qui fait dire à des observateurs d’aujourd’hui que la morue salée-séchée était le trésor caché de la Nouvelle-France.

 

Publié en mai 2021