En accordance avec les traditions du nord de la France et des Pays Bas, un assez grand nombre d’épouses et de femmes célibataires étaient impliquées dans des affaires. Les veuves (qui généralement gardaient les droits sur la moitié des biens de la communauté conjugale) jouaient un rôle important aussi. En effet, les femmes à l’époque de la Nouvelle France (1604-1760) possédaient des droits juridiques plus considérables et une gamme plus importante d’activités économiques que cela ne sera le cas pour leurs petites-filles, après que le régime français eut été remplacé par la législation et les usages britanniques. Les conditions coloniales, par exemple les grandes distances à parcourir, nécessitaient un travail d’équipe, et le besoin constant d’hommes pour servir pendant les guerres encourageait ces entreprises féminines.

Les historiens ont identifié un certain nombre de marchands proéminents. Certains appartenaient aux familles mercantiles transatlantiques, dans lesquelles le mari se procurait un navire pour envoyer des textiles, des produits manufacturés et des articles de luxe de Bordeaux, ou d’autres ports occidentaux, alors que son épouse et leurs enfants, une fois majeurs, pouvaient les échanger contre des peaux et des fourrures au Canada. À La Rochelle, la Montréalaise Marguerite Bouat gérait la société la plus importante dans ce commerce avec le Canada pendant une décennie, après la mort de son mari en 1717, et elle avait aussi un poste officiel en tant que régulatrice tarifaire. Les veuves et d’autres femmes des familles D’Argenteuil, Catignon, Charly, Fornel et Soumande ont également participé au commerce transatlantique.

D’autres se sont concentrées sur l’exportation d’articles de première qualité de Québec, surtout les produits venant des animaux attrapés et puis vendus à l’intérieur du continent. Les épouses des commandants à Detroit, Niagara, Crown Point et d’autres postes organisaient le commerce, alors que leurs maris s’occupaient des défenses. Deux sœurs célibataires de la famille Desaulniers de Montréal ont réussi pendant un quart de siècle à échapper aux  autorités, en coopérant avec des complices indigènes dans un trafic de peaux entre Albany et la mission Kahnawake près de Montréal, évitant ainsi la taxe de la Couronne sur les fourrures. Les comptes de commerce à Albany parlent de nombreuses transactions avec des femmes iIroquoises itinérantes, souvent visant des textiles ou des alcools, qu’elles revendaient dans leurs campements ou bien transportaient plus au nord vers le Canada. Les historiens ont identifié d’autres femmes indigènes ou mulâtres qui habitaient à l’ouest des Grands Lacs et exploitaient les réseaux familiaux et clanique afin d’échanger de grandes quantités de fourrures et faire du commerce avec les missions et les postes français. Parfois, les épouses et les veuves françaises de ces postes allaient à Montréal ou à Québec afin d’acheter de grandes quantités de tissus, des alcools, du sel, des fusils et des munitions, des bouilloires et des haches afin de les transporter vers l’ouest. Mesdames Benoist, Baby, Saint-Anges Charly, et beaucoup d’autres qui habitaient à l’est, procuraient les financements et transportaient des fournitures vers l’ouest. Quand les peaux commençaient à dépasser les fourrures en tant qu’article d’exportation dominant, plusieurs femmes  ouvrirent des tanneries afin de traiter ce produit.

C’était une belle occasion dans  une colonie qui était encerclée et plutôt appauvrie. Les hommes de l’élite de manière générale aspiraient aux postes militaires, laissant ainsi un grand nombre de femmes à la maison, où elles développaient la seigneurie ou des entreprises urbaines. Ainsi, Agathe St. Pere, l’épouse d’un officier illustre, créaa la première usine de textiles à Montréal, après avoir rançonné des tisserands américains capturés par des alliées indigènes. Il y avait des entreprises importantes gérées par des femmes qui fournissaient du bois aux chantiers maritimes et à l’exportation, y compris des cargaisons de chêne qui pouvaient atteindre une valeur de plusieurs milliers de livres. Les Guerres de Succession d’Espagne et d’Autriche, dans la première moitié du dix-huitième siècle, ainsi que le conflit final qui  résulta  en la conquête de la colonie par l’armée britannique en 1760, appelèrent les hommes aux armes et poussèrent en nombre croissant épouses et veuves vers le commerce. Alors que des femmes à une petite échelle cousaientdes uniformes et des tentes ou fournissaient de la nourriture et des logements pour les troupes, certaines familles seigneuriales livraient du bois, des grains, des aliments ou du foin en grandes quantités. La veuve et la fille du Gouverneur de Montréal Claude de Ramezay, célèbre pour son extravagance, se consacrèrent à la survie de cette famille de militaires. Afin d’honorer les demandes des créanciers, elles débutèrent  par la production de briques et de tuiles à Montréal, avant de se lancer dans le sciage et l’exportation de bois de la seigneurie familiale.

Les couvents comptaient aussi  leurs entrepreneuses. Les Sœurs Grises de Montréal géraient un atelier qui produisait de milliers de chemises pour le commerce de fourrures. Tout près, l’atelier de l’Hôtel Dieu fabriquait des chaussures pour la population locale (un incendie en 1734 en détruisit 600 paires ainsi que les outils). Les moulins des couvents tiraient profit de la mouture du  grain des fermiers locaux habitant dans les seigneuries, comme par exemple celle appartenant aux Sœurs Augustines de Québec. Les couvents fabriquaient également des médicaments, qui étaient envoyés partout dans la colonie et dans les postes à l’ouest. Les Sœurs Grises , qui géraient l’hospice de Montréal pendant les années 1750, avaient embauché vingt-deux hommes qui travaillaient dans  leurs deux fermes commerciales. Dans une colonie où les administrateurs se plaignaient souvent du manque d’usines, les couvents fabriquaient et vendaient du savon, des bougies, du beurre, des produits de boulangerie, des carreaux de fenêtres, et des boîtes en écorce de bouleau pour le marché touristique, alors que les Sœurs taillaient, brodaient, peignaient et doraient toutes sortes de statues, d’habits et de décors pour l’église. Pour conclure, , il est évident que la Coutume de Paris, les conditions de vie en temps de guerre et les nécessités économiques convergeaient afin d’encourager ces entreprises féminines qui étaient très répandues en Nouvelle France.

 

Publié en mai 2021