L’ouverture de l’Europe sur les Amériques entraîne pour les Européens, dès le XVIe siècle, un bouleversement des connaissances et des cadres du savoir hérités de l’Antiquité. Un nouveau continent et de nouvelles îles aux confins du monde connu, de nouvelles plantes (tomate, pommes de terre, maïs, tabac…), des animaux extraordinaires (tatou, paresseux, gymnote, iguanes…) mais aussi de nouvelles civilisations, de nouveaux hommes… Face à tant de nouveautés, les Histoires naturelles se multiplient dès les premiers contacts et nourrissent la culture et l’imaginaire de l’Europe entière, mêlant parfois mythes et réalités. Des Amérindiens sont présentés dans toutes les cours d’Europe, et les cabinets de curiosité s’enrichissent de graines colorées, de carapaces de tortues géantes, de coquillages fascinants et de spécimens empaillés.

Les premières expéditions et les premiers échanges commerciaux, puis l’installation durable de la France dans les îles antillaises et sur le continent américain à partir du XVIIe siècle, multiplient les occasions de contacts et permettent aux curieux et aux savants français de prendre leur part dans la découverte et l’étude des nouveautés américaines. Dès le XVIe siècle, des ports comme Le Havre, Dieppe, Rouen ou La Rochelle, deviennent des centres de savoir riches et actifs autour des cosmographes, des marins, des armateurs et des commerçants qui animent ces places. Des spécimens, des manuscrits et de précieuses informations pratiques s’y échangent, tandis que voient le jour des cartes de plus en plus précises. Les cabinets de curiosité s’enrichissent et contribuent au développement d’un véritable marché de la curiosité exotique, tandis que les récits de voyages et les descriptions en français des Antilles et des Amériques sous la plume, notamment, de religieux attentifs à la nature et aux hommes, se font plus nombreux, trouvant un écho important dans les bibliothèques privées et dans les cercles savants de la capitale.

Progressivement, au fil du XVIIe siècle, Paris prend la main sur les savoirs exotiques et coloniaux, favorisée par une imprimerie dynamique, une cartographie en plein essor – mais aussi, bien sûr, par la proximité du pouvoir royal. La fondation de l’Académie royale des Sciences (1666) et de l’Observatoire royal (1667) marquent une étape majeure de cette histoire : avec le Jardin du roi, fondé en 1635 et réorganisé en 1671, ces institutions forment sous l’impulsion de Colbert le triptyque à partir duquel se développe au cours du XVIIIe siècle une véritable « Machine coloniale » qui, en étroite relation avec la bureaucratie administrative de la Marine et des colonies, organise et dynamise la collecte des savoirs américains, puis en assure le traitement, l’organisation, la validation et la diffusion.

Parmi bien d’autres, des rouages administratifs tel le Dépôt des cartes, plans et journaux de la Marine (1720), ou des institutions savantes comme l’Académie royale de Marine (1752) ou la Société royale de Médecine (1778), renforcent cette dynamique. Ces académies et sociétés royales au service du rayonnement des sciences et de la monarchie françaises, multiplient les correspondants dans les colonies antillaises et américaines : missionnaires, médecins, botanistes, ingénieurs, astronomes, officiers de marine, ingénieurs et simples amateurs lettrés, forment les rangs d’une armée d’informateurs et d’explorateurs de terrain, de mieux en mieux formés, nourris des publications les plus récentes et munis d’instruments de plus en plus précis : sextants, thermomètres de Réaumur, montres de marine, cercles de Borda, lunettes astronomiques…

Cette vue d’ensemble permet de comprendre à quel point le pouvoir royal et les institutions savantes qu’il soutient à force d’argent et de prestige, ont pu être structurants dans la colonisation savante des Amériques françaises, des Antilles au Canada, en passant par la Louisiane et la Guyane. Les cartes, les instruments scientifiques, les innovations maritimes et techniques, les mémoires d’agronomie ou les sommes imprimées botaniques et médicales évaluées et validées, le plus souvent, par les Académies, furent autant d’outils au service de la conquête et de l’exploitation coloniales françaises aux XVIIe et XVIIIe siècle. 

Pourtant, il serait réducteur de s’en tenir à une vision strictement européo-centrée des dynamiques de savoirs à l’œuvre dans le monde américain, si fondamentales et si structurantes soient-elles. Il est en effet tout aussi important de saisir ce qui est à l’œuvre sur le terrain même des Amériques, entre le XVIIe et le XVIIIe siècle.

Sur le plan institutionnel, on n’observe pas grand-chose : pas de développement d’universités ou de sociétés savantes dynamiques que l’on trouve, par exemple, dans les Amériques espagnoles et anglaises. Une exception notable toutefois : la fondation en 1784 par des colons de Saint-Domingue (actuelle Haïti), du Cercle des Philadelphes, qui devient en 1789 la Société royale des Sciences et des Arts du Cap Français, forte d’une centaine de membres et correspondants, qui publie des mémoires, des sujets de concours, et tient des séances publiques. Localement, l’essentiel des activités savantes se joue dans les hôpitaux, dans les bureaux de l’administration, autour de quelques journaux ou modestes cabinets de lecture, dans divers réseaux privés - mais aussi et surtout aux marges des villes, sur les plantations, dans les missions religieuses, sur les fleuves et au cœur des forêts.

Les notions de « zones de contact » ou de « Middle Ground », mais aussi de « passeurs culturels » ou de « Go-Betweens », construites et mobilisées par les historiens des échanges et des métissages culturels et savants depuis près de trente ans, permettent de mettre en lumière des acteurs locaux qui échappent trop souvent aux sommes savantes et aux récits imprimés du temps : les informateurs de La Condamine traversant l’Amérique en descendant l’Amazone, les guérisseuses noires des plantations de Saint-Domingue ou les coureurs de bois des marges du Québec, les Amérindiens questionnés inlassablement par les missionnaires de Guyane ou des Antilles… Une véritable archéologie des savoirs est alors possible : les noms de plantes sont accompagnés de leurs vertus ou de leurs propriétés toxiques, transmises par les Amérindiens comme par les esclaves originaires d’Afrique ; les descriptions d’animaux appellent l’évocation de techniques d’élevage, de chasse et de pêche, révélatrices de circulations technologiques et d’échanges de savoir-faire ; l’étude des hommes révèle les secrets d’univers mentaux et intellectuels complexes.

Pourtant, certaines incompréhensions surviennent fréquemment sur le terrain de pratiques religieuses ou médico-magiques, mais aussi dans le domaine de la botanique, voire de la cartographie ou de l’astronomie. L’incommensurabilité des ordres du savoir devient alors palpable. Ainsi s’exprime par exemple le jésuite Le Breton au début du XVIIIe siècle, depuis sa mission de l’île de Saint-Vincent, jugeant avec mépris les techniques de navigation des Kalinagos, qu’il ne cherche pas vraiment à comprendre : « Tout le monde, excepté les Karaybes, sçait que l’arithmétique est presque le premier pas où l’on monte à la connaissance des astres […]. Ils se contentent dans leurs voyages de faire certaines marques sur des planches à l'aide desquelles ils font route : il faut être Karaybe pour connoitre cette science ». On ne saurait mieux dire à quel point certains savoirs locaux, fondamentalement, pouvaient bien souvent échapper aux matrices centralisatrices des sciences occidentales, comme aux cadres mentaux de la plupart des lettrés européens au contact de l’altérité…

Publié en mai 2021