Les empires européens aux Amériques révèlent des processus plus complexes. La piraterie et la prédation constituaient des formes caractéristiques de cet « échange » outre-mer qui débute au 16ème siècle, leurs formes se complexifiant cependant au fil du temps. Des années 1660 à la fin du 18ème siècle, limite ultime de notre propos, les monarques français associèrent les réglementations propres au commerce et à la production outre-mer à l’affirmation de la souveraineté. Les compagnies de commerce, outils d’expansion privilégiés, se virent dévolus non seulement des monopoles commerciaux mais souvent aussi des pouvoirs régaliens leur permettant de participer à la gouvernance. En territoire autochtone, les échanges transculturels se déroulent contre une toile de fond de prétentions françaises à la souveraineté : dans ce contexte, acteurs français et autochtones font autre chose que vendre, acheter, ou même troquer. Ils négocient des attentes concurrentes quant au don et aux obligations mutuelles. L’omniprésence des armes à feu et de l’alcool ajoutait à l’instabilité de ces échanges, bouleversant les rapports de force entre populations autochtones. À la veille de la Révolution française, les secteurs les plus lucratifs et les plus dynamiques d’une économie française toujours plus globalisée dépendaient de l’achat, du commerce et de la possession d’êtres humains racialisés, envisagés comme un capital liquide et disciplinés par la torture. Les sociétés antillaises de plantations étaient parmi les plus inégales au monde. La Révolution française quant à elle fut déclenchée, entre autres, par une crise de la dette liée aux coûts de l’expansion impériale. La libéralisation du commerce était aussi au cœur des débats politiques.
 
Les pêcheries de l’Atlantique Nord comptèrent parmi les plus anciennes et plus importantes activités économiques françaises dans les Amériques. Elles constituaient une exception notable au modèle très répandu de création de monopoles outre-mer introduit par l’empire espagnol. Les grands bancs au large de Terre-Neuve et du Golfe du Saint Laurent faisaient partie de la zone écologique septentrionale boréale familière aux pêcheurs européens confrontés à la baisse des stocks de poissons d’eau douce depuis la fin du Moyen-Âge. Ainsi, les archives de Rouen témoignent d’expéditions à Terre Neuve dès 1510. Au milieu du siècle, pêcheurs de morues et baleiniers normands, bretons et basques dominaient une activité saisonnière internationale. Les rivages, où les installations de conditionnement étaient rebâties à chaque saison, étaient considérés comme des espaces gérés en commun dont l’accès était régulé par les capitaines de navires sans interférence formelle des autorités métropolitaines. En 1578, Le navigateur anglais Anthony Parkhurst estimait que près de 500 navires français avec 12000 hommes à bord faisaient voile vers Terre-Neuve comparés à environ 100 bateaux espagnols, 50 portugais et 30 à 50 anglais. À l’époque, la flotte espagnole des Caraïbes est de moitié inférieure en nombre de navires comme en tonnage à flotte de pêche terre-neuvienne. Considérés par l’État comme une source de recrutement pour les forces navales, les hommes partant pour Terre Neuve constituaient l’un des plus grands effectifs de pêcheurs au monde, employé dans l’une des formes émergentes du capitalisme. Ce n’est qu’à la fin des années 1720 que le volume du commerce français de la Caraïbe dépassera celui des pêcheries. À cette époque, une pêcherie sédentaire basée sur l’Ile royale s’était développée. Protégée des importations étrangères par des tarifs douaniers élevés, la morue viendra dépasser le hareng et le merlu dans la consommation de poisson française, pénétrant profondément à l’intérieur des terres, bien au-delà des ports de pêche tels Rouen ou Saint Malo, et surtout sous sa forme salée. Classée selon une variété de catégories, elle nourrissait un vaste éventail de populations allant du paysan au courtisan en passant par les malades et les esclaves aux Caraïbes. Si l’abstinence chrétienne contribua à la croissance de sa consommation, certains affirment que cette  popularité est à chercher du côté de ses lointaines origines américaines, un motif d’exotisme constamment mis en avant, symbole des possessions françaises d’outre-mer. Les campagnes de pêche saisonnières françaises continueront bien après la perte de la Nouvelle-France.
 
Sur le continent nord-américain, les Européens s’immiscèrent dans les réseaux de commerce autochtones ancestraux, transformant au fil du temps les paysages physiques et sociaux ; à la longue, cette présence s’avéra déstabilisante. Les pêcheurs furent parmi les premiers à commercer avec les communautés autochtones côtières, échangeant des objets tels que des chaudières en cuivre, des perles en verre et des outils en métal contre des fourrures. L’appétence pour les fourrures conduit à des installations permanentes et stimula l’expansion française au cœur du continent. Traqué par les chasseurs Algonquiens (et de quelques nations iroquoiennes) le castor devint la principale exportation de la colonie canadienne au cours du 17ème siècle. À la fin du siècle, des traiteurs français équipés par des marchands de Montréal cédèrent la place à une main d’œuvre salariée (engagés) qui ramenait à Montréal des peaux de la région des Grands lacs. Le droit d’exporter des fourrures était généralement attribué sous forme de   privilège exclusif à des entités commerciales ou d’affermage (telles la Compagnie des Indes occidentales ou le Domaine d’Occident). Transformée en chapeaux par des artisans parisiens, compte-tenu des contraintes mercantilistes sur les manufactures coloniales, la fourrure demeura en Europe un article de luxe. La surabondance du castor à l’orée du 18ème siècle se résorbe par la diversification des exportations de fourrures. Les biens en provenance du Canada comprenaient aussi du bois, des céréales et du bétail dont une partie à destination des Antilles. La valeur de ces cargaisons était souvent dépassée par celle des exportations de morue séchée de l’Île royale jusqu’à trois fois supérieure. Du point de vue de l’état colonial, le coût d’entretenir des alliances autochtones, notamment à travers les échanges de cadeaux, excéda toujours les retombées fiscales enregistrées dans les trésoreries locales. Pour les autorités françaises, de telles dépenses rappelaient fâcheusement les limites du pouvoir impérial.
 
À compter de la fin du 17ème siècle, peut-être jusqu’à 10 000 autochtones, issus de toutes les communautés, devinrent des commodités françaises, leurs vies rudement écourtées. Leur statut légal en tant que propriété fut consacré par l’intendant de la Nouvelle-France dans une ordonnance lapidaire de 1709. Les plus grandes concentrations d’autochtones soumis à l’esclavage se trouvaient à Montréal et à Détroit. Ils étaient surtout domestiques, blanchisseurs, pagayeurs ; certains travaillaient dans les champs. Certains furent transportés aux Antilles. Le soi-disant commerce de la fourrure franco-autochtone ne fut ainsi jamais uniquement une question de « fourrure » ou de « commerce » dans le sens d’individus autonomes s’accordant sur le prix d’objets inanimés. Êtres humains, nourriture, alcool, armes à feux, perles, vêtements et médicaments changeaient aussi de mains ; chemin faisant, frontières et relations sociales étaient mises à l’épreuve et tournaient parfois à l’affrontement. 
 
Au sein de la colonie de peuplement canadienne, qui correspondait grosso modo aux limites des seigneuries de la vallée du Saint-Laurent, la majorité des foyers cultivaient la terre. Dans les enclaves autochtones telles que Kahnawake, la culture du maïs, des haricots et des courges était l’affaire des femmes. Les hommes traquaient le gibier dans des territoires de chasse plus vastes. Dès le 17ème siècle, les seigneurs français s’arrogèrent des droits sur les ressources du fleuve, dépossédant les Innu d’importants sites de de pêche à l’anguille tels que Kâ Mihkwâwahkâšič (« Où le sable est rouge », renommé Sillery par les Français). Les foyers de paysans français produisaient des céréales pour leur consommation personnelle et vendaient tout surplus disponible après s’être acquittés des droits seigneuriaux et de la dîme, et avoir mis la semence de côté.  En cas de bonne récolte, le Canada pouvait nourrir sa population urbaine, son armée, ses pêcheries locales et sa traite dans les Grands Lacs et dégager un modeste surplus pour l’exportation vers l’Île royale voire les Antilles. En temps de guerre (en particulier après 1740), récoltes et main d’œuvre paysanne étaient lourdement réquisitionnées. Lors de la Guerre de Sept ans, la conjugaison des blocus maritimes britanniques, du service de la milice  et des arrivées de nouvelles troupes se traduisit par une forte pression  sur les stocks alimentaires au point d’entraîner la famine. Les prix explosèrent à la fois du fait de la pénurie et parce que rares étaient ceux qui croyaient que la masse de créances papier finançant la guerre fût jamais remboursée.
 
Plus au sud, les marchands et navires français commerçaient avec les peuples autochtones et les Ibériens depuis le 16ème siècle. Dans ce qui est aujourd’hui le Brésil, le bois tinctorial était particulièrement apprécié. À l’exception de deux tentatives malheureuses de colonisation (Brésil, Floride), les négociants français se concentrèrent sur la prédation lucrative dont la cible était les navires ibériques dans la Caraïbe. Ainsi, dans les années 1530, Jean Ango de Dieppe arma  plus de 30 vaisseaux pour de telles activités. Les communautés de pirates et de boucaniers dans les Grandes Antilles prirent alors un caractère permanent. Les prétentions françaises sur les Petites Antilles s’exprimèrent dès 1625 et l’introduction de cultures pour le marché  suivit peu après. Le tabac et le coton cultivés par des engagés et par des Africains réduits en esclavage firent place à des cultures exclusivement cultivées par une main d’œuvre servile : la canne à sucre à compter du milieu du 17ème siècle, à laquelle s’ajoutera le café particulièrement dans les années 1730 et 1740. Pendant les années de la crise de la dette qui suivirent la mort de Louis XIV, les autorités françaises virent dans le commerce monopolistique global et la monnaie de papier la voie du salut. Via la Compagnie des Indes qui avait absorbé l’essentiel de l’appareil fiscal d’État ainsi que les privilèges de la plupart des monopoles commerciaux d’outre-mer, de vastes sommes furent dépensées en une tentative de transformer la Louisiane en une économie de plantation basée sur le tabac et l’indigo. Le nombre d’esclaves dépassa bientôt celui de la petite population de colons mais les exportations de la Louisiane restèrent modestes, en particulier au regard des sommes dépensées pour négocier une présence française en territoire autochtone, près de rivaux  espagnols et britanniques.
 
La production de cultures d’exportation issues des plantations fit de la Caraïbe le cœur économique de l’empire atlantique français, accentuant la marginalisation des populations autochtones et instaurant une structure sociale racialisée et profondément inégalitaire. Les plantations de café comptaient en moyenne une cinquantaine d’esclaves et pouvaient être établies avec un capital relativement modeste dans des régions accidentées. En revanche, les habitations-sucreries où l’on cultivait la canne à sucre et produisait les cristaux de sucre dépendaient d’une main d’œuvre encore plus nombreuse, organisée en ateliers d’une endurance équivalente, travaillant selon des rythmes stricts. Les conditions de travail et le statut des esclaves étaient toutefois variables : le sort des domestiques, des travailleurs qualifiés dans les moulins et les raffineries était différent de celui subi par ceux qui travaillaient dans les jardins et dans les champs. Le milieu des planteurs avait sa propre hiérarchie. Parmi ceux pouvant lever les capitaux importants exigés par les plantations sucrières, surmonter les risques liés à la guerre et à l’interruption du commerce et financer les nécessaires travaux d’irrigation, figuraient non seulement les grands blancs mais aussi les jésuites qui considéraient leur activité économique comme un moyen pour financer les missions. En 1736, les jésuites produisaient la moitié du sucre et du cacao de la Guyane. À son apogée, l’habitation jésuite de Loyola située dans cette colonie continentale s’appuyait sur 500 esclaves. En revanche, dans les années 1770 à Saint–Domingue, l’on comptait une moyenne de 160 esclaves par exploitation. De nombreux planteurs étaient, à leur tour, endettés auprès de marchands de la métropole. D’entrée de jeu, ils furent hostiles au régime de régulation connu sous le nom d’exclusif, qui s’opposait au commerce entre les empires coloniaux et limitait jusqu’au commerce entre les colonies françaises. Au début des années 1720, ils furent particulièrement hostiles au pouvoir  monopolistique de la Compagnie des Indes. Vers 1767, la pression des planteurs résulta en l’ouverture de la traite atlantique à tous les marchands français et pas uniquement ceux des grands ports comme cela avait était le cas dans les précédentes régulations de 1717 et 1727. Après la Guerre de Sept Ans et la Guerre d’indépendance américaine, les réglementations protectionnistes furent assouplies sur un autre point : dans le cadre de l’exclusif mitigé, quelques ports furent ouverts aux négociants étrangers faisant commerce d’une sélection de marchandises à l’exclusion du sucre, de l’indigo et du café.
 
Aux alentours des années 1750, le commerce français avec les Antilles était 25 fois supérieur à  celui avec la Nouvelle-France. Avec l’indigo, le sucre et le café des Antilles françaises finirent par représenter  90% des exportations. Saint-Domingue devint le plus grand producteur de sucre et de café et le restera jusqu’à la Révolution haïtienne. Malgré des lois restreignant le commerce aux sphères nationales, la « machine » que représentait la plantation française caribéenne dépendait aussi de l’apport de vivres, de bois et marchandises en provenance des Amériques anglaises et espagnoles. Malgré la difficulté tant à la quantifier qu’à la documenter, la contrebande, y compris celle d’êtres humains, faisait partie intégrante de l’économie de la Caraïbe française. Du fait de l’importance du commerce mais aussi des difficultés du transport interinsulaire, les îles des Antilles françaises étaient plus urbanisées que l’empire français continental. Si dans des villes telles Saint-Pierre ou Cap Français, dans la partie française de Saint-Domingue, les esclaves étaient encore majoritaires (travaillant comme maçons, dockers, charpentiers, portefaix et dans une foule d’autres métiers), une importante population de libres de couleur émergea. L’on comptait  parmi eux une majorité de femmes possédant des boutiques et des propriétés, mais aussi de rares négociants ou commissionnaires. Cap Français était la plus grande ville de l’Amérique française dans les années 1780.
 
L’exploitation forcenée des esclaves par les planteurs conduisait à leur mort prématurée et ces derniers dépendaient du flot constant de nouveaux arrivages. Malgré une entrée relativement  tardive dans la traite transatlantique, la France occupait la troisième place avec le transport d’environ 13% des captifs depuis le début du seizième siècle jusqu’à la moitié du dix-neuvième, contre respectivement 49% et 26% pour le Portugal et la Grande-Bretagne. Ce commerce atteignit son apogée au lendemain de la Révolution américaine, bénéficiant de la protection de forces navales maintenues à un niveau de temps de conflit.
 
Les marchands d’esclaves armaient des navires principalement depuis Nantes, mais Bordeaux, avec son riche arrière-pays, était également fortement impliquée, en particulier après la Guerre de Sept ans. Au 17ème siècle, leur activité  se concentra sur la Sénégambie et le golfe du Bénin, se déplaçant vers l’Ouest de l’Afrique centrale au début du 18ème siècle pour dépendre plus encore de la région du Congo à la fin du siècle. Vers 1700, la population servile noire dans la Caraïbe française dépassait,  à raison de 27 000 contre 21 000 personnes, celle des colons blancs dont le flux migratoire s’était tari. Vers 1790, cette population dépassait la population européenne blanche dans un rapport de dix à un. Saint-Domingue en particulier a été comparée à un ensemble d’usines capitalistes à ciel ouvert.
 
Les historiens débattent quant au rôle joué par le commerce transatlantique dans la croissance et l’industrialisation. Dans le cas de la France, il est clair qu’au 18ème siècle, le commerce extérieur était le secteur économique le plus dynamique : l’on peut observer un quintuplement en termes réels entre 1726-1720 et 1784-1788. Les profits semblent avoir été les plus élevés (près de 6%) comparé aux autres secteurs, et en leur absence, les taux de croissance en France auraient été de 8 à 15% plus bas. Selon Guillaume Gaudin, c’était là le cœur de la croissance française. Les marchandises des colonies représentaient 1/3 de l’ensemble des importations. Si une part importante était réexportée vers l’Europe du Nord, des marchandises addictives telles que le sucre, le tabac et le café commencèrent tout de même à modifier les habitudes de consommation des Français. Les traités du siècle des lumières faisaient l’éloge des techniques et machineries, et de leur rationalité, tout en passant sous silence la présence et l’exploitation de travailleurs réduits en esclavage. La richesse des plantations transforma l’immobilier urbain tant à Paris que dans les ports de traite à l’exemple de Nantes et Bordeaux. Parallèlement, les exportations vers les marchés coloniaux attiraient la production bien au-delà des ports et de leur voisinage immédiat. Même dans des lieux notoirement excentrés, comme Angoulême, nombreux étaient ceux impliqués dans des réseaux au long cours de personnes, d’information et de crédit.
 
 

Publié en août 2021