Ces sociétés nouvelles en situation coloniale partageaient un même caractère multiethnique, mais le poids démographique des trois populations en présence n’était pas le même d’une région à l’autre. L’Acadie et le Canada formait un monde franco-amérindien dans lequel coexistaient quelques esclaves africains. En revanche, les populations autochtones des Antilles disparurent au cours du XVIIe siècle du fait des épidémies et des guerres et ne subsistèrent plus que dans deux enclaves qui leur furent en théorie réservées à Saint-Vincent et à la Dominique en 1660. Avec l’essor de la traite des esclaves à partir du dernier quart du XVIIe siècle, les îles se transformèrent en un monde franco-africain. La créolisation des esclaves fut plus rapide dans les petites Antilles qu’à Saint-Domingue qui conservait une large majorité africaine à la veille de la Révolution française. Quant à la Louisiane et à la Guyane, elles empruntaient aux deux modèles canadien et antillais, en mêlant Européens, Amérindiens et Africains.

Ce caractère multiethnique n’était pas valorisé par les colonisateurs français qui justifiaient leur droit à coloniser par leur prétendue supériorité culturelle, religieuse et raciale. Au XVIIe siècle, dans le contexte de la Contre-Réforme, l’ambition d’évangéliser les autochtones souleva de grandes espérances. Il ne s’agissait pourtant pas pour les Français de créer des sociétés d’un type nouveau fondées sur la mixité avec les Premières Nations. Quand Jean-Baptiste Colbert, dans les années 1660, affirmait que le Canada ne devait connaître qu’un seul peuple de Français et Amérindiens grâce à l’éducation des jeunes autochtones et aux mariages mixtes, il n’imaginait pas une nation métisse. Il visait l’assimilation des indigènes, et ce programme de francisation échoua. Le terme de Nouvelle-France employé pour désigner l’Acadie, le Canada et la Louisiane traduisait la volonté de la Couronne de transplanter outre-mer une version améliorée de la société française.

Les sociétés nouvelles formées sous souveraineté française aux Amériques restèrent marquées par les normes et les valeurs prévalant dans le royaume. Les demandes de lettres de noblesse que des Français établis ou nés en Nouvelle-France comme dans les Antilles expédièrent ainsi que leurs stratégies d’usurpation révèlent un attachement aux titres de noblesse d’autant plus fort que la pratique du commerce et l’exploitation économique abusive ne constituaient pas une dérogeance. L’institution nobiliaire avait pourtant une signification moindre qu’en métropole : le privilège fiscal n’était pas sa marque dans des territoires où nul n’était soumis à la taille ; sauf au Canada, le nombre de fiefs demeura limité et ils étaient assortis de peu de privilèges ; enfin, dans des sociétés où tous les hommes libres étaient astreints au service de la milice, les officiers bénéficiaient d’honneurs comparables à ceux du second ordre dans le royaume. En revanche, les nobles étaient relativement plus nombreux par rapport à la population libre et blanche que dans le royaume.

De nouveaux clivages surgirent néanmoins qui pouvaient primer sur l’opposition entre noblesse et roture sans l’effacer. La situation coloniale et le système esclavagiste donnèrent naissance à de nouvelles hiérarchies. Les sociétés esclavagistes de plantation qui se formèrent dans la Grande Caraïbe étaient certainement celles qui divergèrent le plus de la société métropolitaine bien que l’évolution de celle-ci fût aussi profondément déterminée par les revenus et la culture du système esclavagiste au XVIIIe siècle. Alors que la propriété d’esclaves devint un élément crucial de distinction sociale parmi les colons, le statut servile plaçait les esclaves hors de la communauté civique et les marquaient, aux yeux des colons, d’une sorte de macule qui ne disparaissait pas avec l’affranchissement et perdurait d’une génération à l’autre.  Les catégories d’esclave et de libre de couleur croisaient ainsi le statut avec la race. L’esclavage racial reposait sur l’idée selon laquelle les Africains et leurs descendants avaient vocation à être esclaves et à demeurer confinés dans la condition sociale considérée comme la plus dégradante en raison de leur supposée infériorité naturelle.

La nécessité constante, en ville comme sur les plantations, d’introduire des esclaves nouveaux en nombre, à qui il fallait faire accepter leur condition, impliquait que l’ordre esclavagiste ne puisse jamais devenir socialement acceptable par tous, les révoltes serviles constituant une menace permanente. Aussi l’ensemble des libres, tant les propriétaires que les non-propriétaires d’esclaves, devait-il contribuer à sa production et reproduction. Au sein des sociétés esclavagistes, l’esclavage n’était pas seulement une relation personnelle de domination, mais devenait aussi un régime de gouvernance collective qui impliquait toute la population libre, tout en reflétant la prééminence politique et sociale acquise par les maîtres. L’esclavage racial informait ainsi l’ensemble des valeurs, institutions et interactions sociales.

En comparaison, les sociétés acadienne et canadienne étaient beaucoup plus proches de la société métropolitaine en raison d’une hiérarchie ecclésiastique plus importante et plus complète, de la transplantation du système seigneurial et de l’emploi de la plupart des colons dans une agriculture de type européen. Mais même au Canada la réplique ne ressemblait qu’imparfaitement au modèle. Non seulement les structures sociales parmi les colons ne pouvaient être aussi élaborées que dans le royaume, mais la traite des fourrures fit émerger des groupes sociaux nouveaux tels les coureurs de bois qui vivaient à la croisée des sociétés coloniales et amérindiennes. Comme en témoigne l’évolution de la position des autorités par rapport aux mariages mixtes dès la fin du XVIIe siècle, les relations nouées entre les Français et les Amérindiens vivant dans ou à proximité des établissements coloniaux ne furent pas épargnées par la pensée raciale.

Même si les Français n’étaient pas en mesure d’imposer leur domination sur les nations amérindiennes en Amérique du Nord, la situation coloniale transforma les sociétés autochtones. Les Amérindiens installés dans la vallée du Saint-Laurent et les « petites nations » autour de La Nouvelle-Orléans furent celles touchées le plus rapidement. A contrario, dans la Caraïbe, le fonctionnement des grandes plantations sucrières tendit à accroître la part des contributions africaines à la mise en place d’institutions sociales nouvelles parmi les esclaves, que cela fût en termes de structures familiales, rapports de genre, gestion des relations entre les morts et les vivants ou règlement des conflits. Dans les îles et en Guyane, des esclaves en fuite purent aussi constituer des communautés marronnes, plus ou moins importantes et durables, en marge des établissements coloniaux et des zones de plantation.

 

Publié en  mai 2021