L’aventure coloniale française ne prend son essor qu’au milieu du XVIIe siècle et se caractérise par une ambition commerciale et stratégique. Considérées comme des territoires secondaires, les colonies françaises ne connaîtront jamais une politique de peuplement. Aux Antilles, poumon économique du dispositif, l’exploitation des esclaves africains est au cœur du système colonial, alors qu’en Amérique du Nord la souveraineté française s’appuie sur des alliances avec les Premières Nations. Une acculturation avec les peuples autochtones, un métissage et une créolisation des sociétés coloniales se développent, aboutissant à des identités propres. La rivalité avec la Grande-Bretagne, qui voit le jour au début du XVIIIe siècle, structure la politique française et les décisions diplomatiques et militaires jusqu’au Premier Empire

Une politique coloniale française tardive et indécise

L’histoire du premier empire colonial français, que l’on peut faire débuter au XVIe siècle ou au tout début du XVIIe siècle ne doit pas être perçue comme une ambition politique cohérente et continue de la France. Ce sont tout d’abord des communautés régionales, comme les Basques ou les Normands, qui installent de petites colonies isolées et éphémères, destinées à des activités saisonnières de pêche et de chasse. Il faut attendre 1608 et la fondation de Québec par Samuel de Champlain pour assister à une tentative de colonisation pérenne et donc d’appropriation de territoires, de domination des populations locales et d’exploitation des ressources. D’abord confiée à des compagnies, il faut attendre le ministériat de Richelieu pour voir l’élaboration d’une politique d’État motivée par plusieurs raisons : économiques et mercantiles dans lesquelles le commerce colonial prend progressivement un rôle central (Colbert en tire toutes les conséquences en structurant le commerce triangulaire) ; stratégiques dans le cadre de sa rivalité grandissante avec l’Angleterre ; évangélisatrices sous l’influence du parti dévot (et donc à dimension universelle). Les historiens considèrent que la monarchie française adopte à partir de cette période une conception colonisatrice de type impérial.

Cette politique impériale diffère profondément de celle de la Couronne britannique, car elle ne s’accompagne pas d’un plan de peuplement ou même d’un encouragement à la migration. La conséquence est d’une part une grande fragilité de cette colonisation et, d’autre part, une relation aux peuples autochtones différente de ce que l’on peut connaître ailleurs. D’autant que les territoires que la monarchie française revendique comme propriétés sont immenses, en particulier en Amérique du Nord. Au moment de la signature du traité de Paris (1763), 70.000 colons français font face à 1,3 million d’habitants dans les Treize Colonies… La monarchie française doit donc passer par des accords avec les Premières Nations pour asseoir le contrôle de l’espace territorial. Cependant, la visée impériale induit une souveraineté identique aux quatre coins de la planète : en Amérique du Nord et aux Antilles, en Inde ou en Afrique. Cette volonté est contrecarrée par les distances et le temps des communications, l’éclatement géographique des colonies, l’absence de délimitations des territoires conquis ou revendiqués comme tel, l’acculturation réciproque des colonisateurs et colonisés (c’est particulièrement vrai en Nouvelle-France) et la naissance d’identités propres et métissées, la « créolisation » des populations.

Les colonies au cœur de la rivalité anglo-française

L’éclatement des territoires conquis par les puissances européennes provoque inéluctablement des frictions sur leurs confins pas ou très peu définis. Les mers et océans, nouveaux chemins des échanges commerciaux deviennent des lieux de rivalité et de conflit. Les ambitions locales peuvent parfois s’opposer à celles des métropoles. En particulier lorsque les colons constatent amèrement que leur avenir se joue sur les champs de bataille européens. Peu importe en effet les gains ou pertes de territoires dans les colonies, c’est lors des négociations que les puissances européennes, essentiellement française et anglaise, se partagent le monde en fonction des résultats militaires, échangeant les territoires et les peuples qui y habitent. Le puissant sentiment d’abandon des Acadiens et des Canadiens après les traités d’Utrecht (1713) et de Paris (1763), toujours présent dans les mémoires collectives acadienne et québécoise d’aujourd’hui, en est le principal reflet.

Alors que l’empire français commence à prendre une cohérence certaine au milieu du XVIIIe siècle en intégrant ses différentes composantes dans un schéma commercial intégré (le commerce triangulaire, avec en son cœur la traite des esclaves), il est frappant de constater que la guerre de Sept Ans débute dans la vallée de l’Ohio deux ans avant la déclaration de guerre entre la France et l’Angleterre. La franche hostilité entre la Nouvelle-France et les Treize Colonies est certes liée à celle entre la France et l’Angleterre, mais a ses propres dynamiques et désormais des caractéristiques quasi-autonomes des métropoles. Ces spécificités évoluent peu à peu en volontés émancipatrices et en affrontements militaires entre colonies et métropole, c’est le cas entre l’Angleterre et les Treize Colonies au début des années 1770. La France sait alors s’allier avec son ancien ennemi pour contrecarrer l’hégémonie territoriale, politique et commerciale de l’Angleterre. Le Canada, toujours peuplé très majoritairement de francophones, fait le choix inverse en restant fidèle à Londres afin de préserver les acquis obtenus de la puissance conquérante. Il faut dire qu’à aucun moment la monarchie française n’a imaginé récupérer la colonie perdue…

C’est bien là la principale différence entre les perceptions française et anglaise des espaces coloniaux. Pour la France, il s’agit avant tout de territoires périphériques. Fidèle à la politique du Pré carré, les enjeux majeurs demeurent pour elle en Europe, en particulier la consolidation de la ligne Dunkerque-Strasbourg, son rôle d’arbitre du continent et l’équilibre des puissances qu’elle entend étendre outre-mer. L’espace nord-américain est un théâtre d’opération lointain de diversion des forces anglaises où il faut « fixer » le plus de troupes ennemies sans envoyer des contingents militaires importants. Stratégique pour le théâtre européen, la colonie l’est aussi en tant que « boulevard » (c’est-à-dire de défense) des Antilles. La Nouvelle-France est pour cela une société militaire où chaque homme est un combattant en puissance. Pour l’Angleterre, c’est exactement l’inverse avec une place centrale des colonies américaines dans son dispositif politique, commercial et stratégique. L’Atlantique Nord devient sa priorité absolue et l’hégémonie maritime est primordiale. De manière plus globale, la France est convaincue qu’une domination du monde colonial par les Britanniques (souvent nommée « monarchie universelle ») affecterait l’équilibre sur le continent européen, alors que les Britanniques acceptent une stabilité européenne au prix de l’assouvissement d’un dessein impérial outre-mer.

Le choix décisif de Choiseul

Pour la France de Louis XIV et de Louis XV, l’ambition coloniale et impériale ne repose donc pas sur une politique de peuplement mais sur un subtil équilibre de visées commerciales, de soif de prestige, de revendication d’un rôle d’arbitre universel et d’ambition religieuse. Ce n’est finalement qu’à la fin de la guerre de Sept Ans, lors du début des négociations de paix en 1761, que Choiseul, devant une situation militaire et économique catastrophique, se rallie à une stricte perception économique et commerciale des colonies françaises. Habilement, il sauve l’indispensable pour l’économie du royaume. Ses priorités sont alors dans cet ordre : le droit de pêche à la morue près de Terre-Neuve (les îles de Saint-Pierre et de Miquelon) ; le sucre, le café, le tabac et l’indigo des Antilles (Saint-Domingue, la Martinique, la Guadeloupe) et de la Guyane ; la traite des esclaves africains (l’île de Gorée) ; les comptoirs indiens (Pondichéry, Karikal, Mahé, Yanaon et Chandernagor). Le Canada, qui coûte plus cher que ce qu’il ne rapporte, peut être sacrifié.

La France conserve ensuite une stricte politique mercantiliste, fondée sur le commerce et non sur la conquête de territoires (mise à part une habile extension au Sénégal visant à empêcher les Anglais de monopoliser la traite des esclaves, condition du lucratif système colonial antillais). Le Pacte de famille des Bourbons signé le 15 août 1761, qui vaut à l’Espagne la cession de la Louisiane lors des préliminaires de paix de Fontainebleau le 3 novembre 1762, apparait comme « mille fois plus intéressant pour la France que la colonie du Canada » selon les mots de Choiseul. Il consacre une stratégie de défense globale des deux empires coloniaux contre l’hégémonie britannique. Les Indes espagnoles apparaissent par ailleurs comme un marché colonial bien plus intéressant. L’implantation française en Corse en 1768 participe à la réorientation géographique de la politique stratégique française. Quelques années plus tard, la participation française à la guerre d’Indépendance américaine est motivée par la recherche d’un rééquilibrage des puissances dans l’espace colonial et d’une reconfiguration des circuits commerciaux mondiaux.

La question raciale et l’affrontement avec l’Angleterre au cœur de la politique coloniale

La politique coloniale des différents régimes politiques se succédant en France de la Révolution à la fin du Ier Empire est plus confuse. La question de l’esclavage et de la ségrégation raciale prend une place jusqu’alors inconnue. Alors que les partis pro et anti-esclavage s’affrontent en métropole, les esprits s’échauffent dans les Antilles où des rixes ont lieu entre indépendantistes et loyalistes en 1790. En août 1791, une insurrection des esclaves se déroule à Saint-Domingue soutenue par des maîtres blancs, des prêtres catholiques et des « libres de couleur ». La simultanéité des stratégies révolutionnaires en métropole et insurrectionnelles dans les colonies, les luttes internes des planteurs (blancs et libres de couleur répartis en deux factions royalistes et patriotes) auxquelles il faut ajouter le début d’un conflit global à partir d’avril 1792 qui se fait réellement sentir dans les Antilles à partir du 1er février 1793 avec l’entrée en guerre de l’Angleterre, aboutit à l’abolition de l’esclavage le 29 août de la même année. Les anciens esclaves s’enrôlent dans l’armée républicaine pour combattre les royalistes et les Anglais, puis les Espagnols. Les années suivantes sont toujours marquées par le débat sur le statut juridique des anciens esclaves et la nécessité de conserver les Antilles, en particulier la très lucrative Saint-Domingue, et de les préserver de toute invasion anglaise.

À partir du Consulat, on assiste à un retournement de situation sous la pression du « lobby colonial », inquiet de la transformation économique des circuits commerciaux induits par la fin de l’esclavage, mais aussi à la suite de la paix signée avec l’Angleterre le 25 mars 1802 qui ne fait plus peser de menace sur les Antilles. Le rétablissement de l’esclavage aboutit à une guerre totale entre l’armée républicaine commandée par le général Leclerc et les insurgés. La guerre ayant repris avec l’Angleterre en mars 1803, les navires britanniques opèrent un blocus empêchant tout ravitaillement français et fournissent aux opposants matériels et armement. La défaite française aboutit à l’indépendance du nouvel État d’Haïti le 1er janvier 1804. Un an plus tôt, Napoléon a vendu la Louisiane, qui avait été rétrocédée à la France par l’Espagne en octobre 1800, aux États-Unis qui n’en demandaient pas tant. Alors persuadé que Saint-Domingue est perdue et que la Louisiane n’a plus d’intérêt stratégique, convaincu que l’alliance américaine est primordiale dans l’affrontement avec l’Angleterre et à la recherche de liquidités pour préparer l’invasion de la Grande-Bretagne, Napoléon se sépare d’un territoire immense qu’il juge inintéressant, seulement « peuplé de serpents à sonnettes, de coyotes et de sioux ». En un mois, la France perd toute ambition commerciale et stratégique dans les Caraïbes. Entre 1809 et 1811, l’Angleterre conquiert la Guyane, la Martinique, la Guadeloupe, le Sénégal, la Réunion, les Seychelles… Plusieurs de ces territoires seront rendus à la France en 1814, l’Angleterre ne souhaitant pas les entretenir et se disperser. Mais c’en est fini du premier empire colonial français. Quelques décennies plus tard, les regards français se tournent vers de nouveaux lieux d’expansion, à commencer par l’autre rive de la Méditerranée.

 

Publié en mai 2021