En Amérique du Nord-Est, le système d’échanges que nous appelons commerce des fourrures émerge au XVIe siècle, principalement sur les rives des golfes du Saint-Laurent et du Maine. Des Autochtones, généralement des Algonquiens (Abénaquis, Mi’kmaqs, Malécites, Innus) qui exploitent les ressources de leurs pays côtiers, y croisent des pêcheurs et des baleiniers européens. Plus souvent qu’autrement, ces derniers sont des sujets normands, bretons ou basques du roi de France. La violence qui marque certaines de ces rencontres estivales n’empêche pas le troc de s’incruster dans les habitudes. À chacun, ses convoitises : hommes et femmes autochtones prisent les outils et les récipients de métal, la verroterie et les autres parements vestimentaires, voire déjà les tissus appelés à prendre de l’importance par la suite; les Européens se montrent avides d’acquérir toute une gamme de pelleteries (martre, renard, lynx…).

Au début du siècle suivant, l’expansion de la traite maintenant affranchie de la pêche paraît programmée. D’une part, les Hurons-Wendats, qui forment une populeuse confédération et disposent d’un important réseau commercial dans la région des Grands Lacs, jouent du coude pour participer directement aux échanges avec les Français. D’autre part, la mode des chapeaux de castor s’affirme en Europe. Aussi cette espèce sera-t-elle exploitée – et menacée d’extinction, dans certaines régions – plus que les autres, car sa fourrure contient un duvet éminemment feutrable.

Cette rencontre de deux demandes s’insère dans un contexte géopolitique particulier. Les haches et couteaux de traite sont aussi des armes que les Autochtones emploient dans leurs guerres. Même avant l’introduction d’armes à feu vers le milieu du XVIIe siècle, l’intensité de ces conflits augmentera. Y joue notamment le choc microbien qui donne aux Autochtones endeuillés une nouvelle raison de faire des prisonniers à des fins d’adoption. Y joue aussi l’impérialisme européen qui projettera en Amérique non seulement ses colons, mais aussi ses rivalités. Au plus tard à l’issue des guerres de Religion, la monarchie française voit en le commerce un moyen commode d’établir sa souveraineté en Amérique. C’est dans ce contexte que se négocie l’alliance conclue à Tadoussac en 1603 : contre une promesse d’aide militaire, les Innus accordent aux Français la permission de s’établir à demeure à l’embouchure du Saguenay, importante route commerciale autochtone. La même année, Henri IV octroie un monopole du commerce de la région à l’entreprenant calviniste du Gua de Monts.

D’autres monopoles suivront, alors que les Français prennent peu à peu pied dans la vallée laurentienne et le commerce englobe progressivement des nations de l’intérieur alliées pour combattre les Odinosonis (Iroquois). S’impliquant plus activement dans la colonisation jusqu’alors déléguée à une compagnie, Louis IV et Colbert soumettent le Canada à l’administration royale en 1663. Préoccupé par l’essor des colonies anglaises et par le respect des droits d’une série de compagnies détentrices du monopole de l’exportation vers la France du castor, l’État royal veille sur les échanges dans la région. Mais de loin : il essaie tant bien que mal de contraindre ses sujets coloniaux et persuader ses alliés autochtones de faire des échanges au bon endroit et avec les bons partenaires.

Une volumineuse documentation le montre à l’œuvre, dont voici quelques échantillons. L’édit de 1681 est l’un de plusieurs qui menace de peines sévères les « coureurs de bois » français enclins à porter leurs marchandises en territoire autochtone, loin de la foire de Montréal où les autorités métropolitaines voudraient concentrer les échanges. Cet édit prévoit néanmoins l’octroi de permis de traite (congés) à un certain nombre de privilégiés. Ce régime sera aboli par la déclaration de 1696, alors que les autorités cherchent à réduire la production du castor face à un marché français engorgé. Une réglementation plus efficace prendra forme sous la Régence. Elle reposera sur la mise en place de postes et de garnisons au pays autochtone. Le rétablissement du commerce passera aussi par l’exploitation accrue du marché européen des fourrures autres que le castor. Le régime du transit (1721) permettra à ces pelleteries, dont beaucoup sont destinées aux Allemagnes, de quitter la France en franchise de droits de douane. Cheville ouvrière du commerce transatlantique des fourrures : La Rochelle, dont Émile Garnault suit, chiffres à l’appui, la longue association commerciale avec le Canada.

Une autre circulation qui attire l’attention des autorités détourne une partie du castor en principe destiné à la France vers Albany, New York puis vers Londres, où les prix sont souvent plus élevés. Fait de plus en plus par l’entremise d’Autochtones domiciliés dans la vallée laurentienne, ce trafic remet en question non seulement le mercantilisme, mais aussi le privilège exclusif de l’exportation du castor vers la France. Parmi les titulaires successifs de ce monopole, il y a l’éphémère Compagnie d’Occident dont les lettres patentes sont enregistrées en 1717, puis la Compagnie des Indes qui dès 1719 prend des mesures contre la fraude du castor. Vont dans le même sens les nouvelles stipulations (1726) quant aux types de peaux de castor reçues dans les bureaux coloniaux de cette Compagnie, ainsi que l’arrêt sommant les marchands voyageurs de déclarer leurs paquets de castor avant de quitter les postes de l’intérieur (1731).

Si le système commercial français finit ainsi par nourrir l’économie britannique, l’alliance franco-autochtone empêche tout de même les Anglo-Américains de construire des postes au cœur du « Pays d’en Haut » fréquenté par les Français. Par conséquent, au lendemain de leur conquête du Canada en 1760, les nouveaux maîtres britanniques disposent de peu de connaissances sur le pays autochtone. À preuve : la carte des environs du poste de Michilimakinac publiée en 1761 dans le London Magazine en plein débat sur l’opportunité ou non de conserver le Canada. Elle reproduit à quelques toponymes près celle, française, de J.-N. Bellin de 1744. Pendant plus d’un siècle et demi, le commerce des fourrures aura modelé des relations franco-autochtones fondées sur une certaine réciprocité. Ce qui ne l’empêcha pas, au contraire, d’être un vecteur important du colonialisme français en Amérique.  

 

Publié en mai 2021