En Nouvelle-France, le terme « coureur de bois » désigne les colons qui, à partir des années 1660, voyagent dans les pays amérindiens pour s’y livrer à la collecte des pelleteries (peaux de castor, d’orignal, de caribou, etc.). La plupart du temps, ils obtiennent ces peaux et fourrures en les troquant aux autochtones contre des produits manufacturés, et non en chassant eux-mêmes. Un règlement français de 1665 fixe ainsi la valeur des échanges : six peaux de castor contre un fusil ou une couverture blanche de Normandie, trois peaux contre un grand capot, une contre deux haches, etc. Il s’agit d’un commerce de longue distance – les coureurs de bois se déplacent pendant des mois dans les « Pays d’en haut », en amont de Montréal –, et interculturel – ils nouent des relations d’alliance avec les Indiens.

Une perception négative

Les administrateurs du Canada assimilent d’abord cette mobilité à un mode de vie indésirable. Entre 1670 et 1672, des mesures sont prises pour fixer les jeunes célibataires de la colonie, accusés d’oisiveté et de vagabondage. Une nouvelle étiquette sociale apparaît dans ce contexte : « coureur de bois ». Forgé sur le modèle d’autres expressions en « coureur » (coureur de nuit, de bal, de prétentaines, etc.), ce terme identifie les colons qui, à l’avenir, sortiront de l’espace des seigneuries sans « congé » (permis de traite). Ils encourent le fouet et, en cas de récidive, la peine des galères. Jamais le terme « coureur de bois » ne s’impose autant dans la correspondance officielle et les archives judiciaires qu’au cours des années 1672-1681. La répression est pourtant très faible, la plupart des familles de la colonie étant impliquées d’une façon ou d’une autre dans la traite des pelleteries.

Par l’édit du 2 mai 1681, Louis XIV décide de décriminaliser les voyages de traite. Cette mesure prévoit la distribution gratuite par le gouverneur de vingt-cinq congés annuels donnant le droit chacun de transporter une canotée de marchandises dans les Pays d’en haut. Pour désigner les individus qui, à leur propre compte ou en association avec des marchands, entreprennent une expédition de traite, une nouvelle appellation circule : « voyageur ». À travers ce titre, les traiteurs aspirent à un droit à la dignité professionnelle. De fait, marqué par son caractère péjoratif, « coureur de bois » n’est jamais devenu une appellation de métier, contrairement au terme « voyageur ». Bien que souvent différenciés d’un point de vue juridique (le coureur de bois agit dans l’illégalité, à la différence du voyageur), les deux termes, toutefois, sont parfois employés indistinctement.

Course des bois et canadianité

En 1690, Lahontan, un militaire, compte 340 « coureurs de bois repandus deça et dela » sur un total de 3 311 hommes en âge de combattre dans les milices, soit 10% de la population adulte masculine de la colonie. La plupart de ces hommes sont alors natifs du Canada, plutôt que du royaume. À cet égard, le fait de courir les bois est progressivement identifié sous la plume des administrateurs comme l’un des traits comportementaux du « Canadien ». Les coureurs de bois disposent dès les années 1660-1670 d’un capital de savoir-faire qui se transmettra de génération en génération pendant un siècle et demi dans la vallée du Saint-Laurent : savoir naviguer sur des rivières dans de petites embarcations d’écorce de bouleau blanc, radouber ces canots, effectuer des portages, se repérer dans la forêt, chasser pour se nourrir, faire des cadeaux aux Indiens, apprendre leurs langues, etc. Chaque canot compte habituellement un équipage de trois hommes, composé à l’arrière du « gouvernail », et de deux « nageurs » ou rameurs, situés devant lui (les canots et leurs équipages s’agrandiront au XVIIIe siècle).

Si les pratiques voyageuses se banalisent au Canada au cours des années 1680-1690, la description du coureur de bois continue alors de véhiculer un catalogue de lieux communs : on l’accuse de déserter la colonie, de ne pas cultiver la terre, de s’adonner au libertinage, de se déchristianiser, de s’ensauvager, de ne pas avoir de vrai métier, d’être un oisif, un vagabond et même un bandit. Le coureur de bois est souvent comparé au marin (le matelot des bateaux de commerce), dont il partagerait des vices, comme le fait de s’absenter au loin pour une longue période puis de dilapider ses revenus dans les cabarets.

Une fatalité sociale

En 1696, les voyages en amont de Montréal sont à nouveau interdits par édit royal, à cause de la surproduction sur le marché du castor. Les partisans d’un rétablissement des congés, qui sera effectif en 1715, développent alors l’idée de l’impossibilité d’une certaine frange de la population coloniale de pratiquer une autre activité que les voyages de traite. La course des bois serait une fatalité sociale, similaire à l’irrépressible désir des marins d’aller courir les mers. L’État prend acte de l’irréductibilité d’existences mobiles au nom d’une anthropologie pessimiste des classes populaires qui voit les individus contraints ou guidés par leur propre inconstance et en vertu d’un pragmatisme lié aux particularités de la situation coloniale (concurrence avec les Anglais, importance des alliances indiennes).

Entre 1715 et 1760, les voyages de traite se « normalisent » et le terme « coureur de bois » est moins employé. Quand il fait son apparition dans la lexicologie (Furetière, 1727), c’est délesté de sa macule péjorative (« On appelle coureurs de bois […] des gens qui vont porter les marchandises dans le fond du païs, pour trafiquer avec les Sauvages »). Le cliché dépeignant le colon canadien comme un coureur de bois ensauvagé, porteur d’une francité dégradée, ne disparaît pas toutefois : cette vision fantasmatique a peut-être facilité la décision de Louis XV de céder la Nouvelle-France aux Britanniques en 1763.
 

Publié en mai 2021