Composée entre autres de plusieurs cartes dressées en Amérique, cette riche collection est l’héritière directe du Dépôt des cartes et plans de la Marine, principal lieu de collecte, de production et de diffusion des connaissances géographiques sur les mers, les océans et les colonies françaises d’outre-mer.

En 1699, le secrétariat d’État de la Marine crée son propre bureau des archives dans les locaux du couvent des Petits-Pères, près de la place des Victoires à Paris. Plusieurs documents cartographiques y sont transférés ainsi que des journaux de navigation. On ne pouvait toutefois tirer de ces documents beaucoup d’utilité, oubliés qu’ils étaient une fois archivés. C’est pourquoi le roi Louis xv et son conseil de Marine créent le Dépôt des cartes, plans et journaux de la Marine en novembre 1720. Toutes les cartes marines, les plans, les journaux de navigation et les mémoires nautiques doivent y être transférés. On y nomme à sa tête un officier expérimenté, préposé à l’examen des documents envoyés par les commandants à leur retour de la mer. À l’origine, ce dépôt demeure au couvent des Petits-Pères, avec le reste des archives de la Marine, dans une chambre séparée et gardée sous clé.

Deux cartographes y connaissent de brillantes carrières : Philippe Buache et Jacques-Nicolas Bellin. Élève protégé de Guillaume Delisle, Buache y exerce les fonctions d’hydrographe, soit de spécialiste de la représentation des mers et des cours d’eau. Il produit les premières cartes issues du Dépôt, toutes demeurées à l’état manuscrit. L’une des premières est vraisemblablement sa carte des Antilles et du golfe du Mexique datée de 1724. Nommé adjoint-géographe à l’Académie royale des sciences (en 1730), Buache demeure rattaché au Dépôt et travaille notamment à perfectionner la cartographie du fleuve Saint-Laurent à partir des travaux menés sur le terrain par les officiers de marine. En 1737, ses cartes du golfe et du fleuve Saint-Laurent sont prêtes pour impression et publication, mais pour une raison inconnue elles ne voient pas le jour. La même année, il quitte le Dépôt.

Au moment de la création du Dépôt, l’embauche d’un commis qui sache bien dessiner et tenir en ordre les registres avait été proposée. Bellin occupe ce poste à partir de 1721. De concert avec son collègue Buache, puis à sa suite, il contribue à perfectionner la cartographie des mers et des océans qui intéresse la Marine française. Au départ de Buache, Bellin devient le principal cartographe du Dépôt. Il réclame alors le brevet d’ingénieur hydrographe qu’il obtient quatre ans plus tard (1741).

À la fois centre de collecte, de traitement, d’analyse et de calcul des données, la petite organisation du Dépôt abrite des techniciens qui placent, corrigent, retirent des points et des lignes sur la carte. Aux capitaines de navire avant leur départ pour Québec, Louisbourg ou la Louisiane, il fournit des copies de cartes ainsi que des « remarques » à vérifier sur le terrain pour confirmer ou corriger la cartographie des lieux. À chaque nouvelle campagne, de nouvelles questions sont formulées pour enrichir les connaissances nécessaires à la navigation, sans cesse augmentées à partir des observations rapportées par les navigateurs. Afin de standardiser et de systématiser la collecte, un modèle de journal à colonnes est même prescrit aux navigateurs. Dans la foulée, le Dépôt règle également les outils de diffusion du savoir géographique par l’usage et l’imposition d’une grille de latitudes et de longitudes, encore peu usitée par les marins de l’époque.

Certaines cartes préservées dans la collection du Dépôt portent des mentions explicites de leur provenance et de leur trajectoire aller-retour vers l’Amérique. La collection comprend aussi des cartes au trait [c.-à-d. au crayon mine], que les navigateurs devaient corriger, augmenter et renvoyer au secrétaire d’État à leur retour, qui lui les transmettait ensuite au Dépôt.

Les grandes aires géographiques couvertes sont celles parcourues par la Marine française, sur les côtes européennes et outre-mer. Le Dépôt diffuse ainsi des cartes à petite échelle des océans, mais aussi des cartes plus détaillées de certaines zones géographiques critiques, telles que le golfe du Mexique, le golfe du Saint-Laurent et le fleuve Saint-Laurent.

Une première carte de l’océan Atlantique est publiée au Dépôt en 1738 sous le titre de Carte réduite de l’océan Occidental. Ce recours à l’impression permet de diffuser auprès de plusieurs navigateurs à la fois une carte de base uniforme et d’obtenir, en retour, un plus grand nombre d’observations qui actualiseront la description des côtes, des rades, des mouillages et la profondeur des eaux. La carte est amplement distribuée dans les ports français, à plus de 400 exemplaires. Le secrétaire d’État Maurepas les envoie aux commandants désignés pour diriger les campagnes navales à l’ile Royale et au Canada. La carte est même contrefaite à Londres, signe d’une distribution élargie. Elle est mise à jour quatre fois sur une période de 30 ans. L’idée initiale porte ses fruits, soit celle d’imposer aux navigateurs l’usage d’une carte de l’océan plus facilement corrigible et perfectible, avec une identification bien visible des points fixes qui en forment l’armature.

Le Dépôt produit également une cartographie plus détaillée du fleuve Saint-Laurent basée sur la cartographie du marquis de l’Estanduère, qui forme en quelque sorte la matrice initiale pour les cartes à suivre, néanmoins jamais publiées pour des raisons de sécurité.

Acteurs principaux de la concentration de l’information géographique dans un objectif maritime et colonial, les cartographes du Dépôt cherchent non seulement à décrire les routes maritimes, mais aussi à obtenir des données sur l’intérieur des terres. En témoignent notamment les 28 cartes dressées par Bellin pour accompagner l’Histoire et description générale de la Nouvelle-France du père Charlevoix (1744), entreprise éditoriale sans précédent qui diffuse auprès d’un plus large public les connaissances accumulées sur l’Amérique du Nord pendant plus d’un siècle par la France.

 

Publié en mai 2021