Un monde ibérique ?

Lorsqu’Elcano revient à Séville en 1522, achevant le tour du monde commencé par Magellan trois ans auparavant, il ajoute une ligne imaginaire supplémentaire sur la surface du globe que met en évidence l’atlas portulan d’Agnese en 1543. Une ligne espagnole donc. Une ligne qui vient s’ajouter à celle déjà tracée, à 1600 km à l’ouest des îles du Cap Vert, par les puissances ibériques en 1494 lors du traité de Tordesillas partageant le monde en deux espaces dominés à l’ouest par l’Espagne et à l’est par le Portugal, et notamment représentée dans le planisphère de Cantino de 1502.

À ces lignes dessinant alors un monde aux couleurs de ces deux royaumes, s’ajoutent également quelques dates donnant la mesure de leur puissance dans le vieux monde et de leur appétit dans le nouveau, celui qu’a abordé, en 1492, Colomb au service de Ferdinand d’Aragon et d’Isabelle de Castille. En 1521, l’empire aztèque est vaincu par Cortès ; en 1533, celui des Incas est conquis par Pizzaro. Se dressent à leur place une Nouvelle-Espagne (1535) et une Nouvelle-Castille (1529). En Europe, un roi espagnol, Charles Quint, est empereur et ce sont ses armées qui chassent les Français du Milanais, assiègent le pape et pillent Rome, faisant de l’Italie la terre d’une prochaine pax hispanica.

C’est dans les interstices et les blancs de cette chronologie et géographie ibériques qu’il faut donc replacer les voyages du malouin Jacques Cartier.

L’héritage d’Adam en dispute

Sous la forme d’une boutade, et constatant que « le soleil lui[sait] pour lui aussi bien que pour les autres », François Ier interrogea en janvier 1541 le grand commandeur d’Alcantara pour contester les prétentions exclusives des Ibériques sur l’héritage d’Adam, demandant en effet à le voir « pour apprendre comment il avait divisé le monde ». Il n’avait cependant pas attendu une quelconque réponse pour soutenir, dès 1524, une expédition destinée à reconnaître les côtes orientales de l’Amérique du Nord et dont le commandement avait été donné à Verrazano. C’est afin de consolider ces connaissances laissées sans lendemain qu’il décide l’armement, dix ans plus tard, d’une expédition dont la direction est confiée au capitaine Jacques Cartier afin de découvrir une route maritime vers les richesses des Indes par la grande voie de l’Ouest.

Les voyages de Cartier

Il s’agit non seulement d’ouvrir cette voie commerciale mais également de consolider, politiquement, l’affirmation royale sur ces horizons américains puisque dès 1525-26 Estéban Gomez puis surtout Vasquez de Ayllon avaient disputé aux Français cette ambition – quoique seulement affirmée dans l’espace de la cartographie avec la première indication d’une Nova Gallia sur la carte dressée en 1529 par le frère de l’explorateur florentin – en fondant la colonie de San Miguel de Guadalupe, au nord de la Floride.

À l’occasion de trois voyages – en 1534, 1535-1536 et 1541-1542 –, Cartier reconnaît l’embouchure du Saint-Laurent et il remonte le fleuve jusqu’au bourg iroquoien d’Hochelaga (futur site de Montréal) après celui de Stadaconé (futur site de Québec), bloqué plus en amont par les chutes de Lachine dans son exploration de la grande voie fluviale. Si les deux premières expéditions ne rencontrent pas le succès attendu – trouver le « passage du nord-ouest » pour rallier les Indes –, la persévérance de Cartier convainc François Ier, nourri du récit que vient lui faire en personne l’explorateur accompagné d’Iroquoiens, de poursuivre ces premiers efforts et de donner au troisième voyage une ambition nouvelle : celle de fonder une colonie, d’échanger avec le mythique royaume de Saguenay alors vanté par ses interlocuteurs, et, soutien pontifical oblige, de promouvoir la religion chrétienne.

L’expérience du Nouveau Monde

Accompagnant La Rocque de Roberval en qualité de pilote de l’expédition, Cartier fonde en août 1541, à proximité de Stadaconé, au confluent du Saint-Laurent et de la rivière Cap-Rouge, l’habitation de Charlesbourg-Royal. Cette première fondation est un échec ; c’est sur ses ruines qu’est établi, à l’été suivant, le fort de France-Roy par Roberval.

S’il s’agit là d’un nouveau revers, avéré avec le départ définitif des Français en septembre 1543, comme le retour, un an plus tôt, de Cartier en France avait été lui-même aussi décevant – le malouin ne ramenant pour toute richesse qu’une pierraille sans valeur –, l’expérience canadienne des années 1534-1543 devait fonder, à défaut déjà d’une colonie pérenne, une histoire transatlantique française que les guerres de religion allaient seulement interrompre avant la reprise des ambitions royales permises par les paix de 1598.

 

Publié en mai 2021.