Produites dans les années 1540 et 1550, elles se présentent sous forme de grands planisphères décrivant le monde alors connu des Européens. On y voit un continent nord-américain distinct de l’Asie, ainsi qu’un fleuve Saint-Laurent aux rives parsemées de toponymes français et autochtones. Des représentations de la faune, de la flore et d’autochtones y côtoient des illustrations inspirées des légendes antiques et médiévales, comme la licorne et les pygmées de la carte de Pierre Desceliers. Plusieurs des noms géographiques présents sur ces cartes font écho aux voyages officiels de Jacques Cartier et de Roberval menés entre 1534 et 1543. D’autres toponymes sont absents des textes connus des navigateurs ayant fréquenté le fleuve Saint-Laurent. Ces derniers font généralement usage de la boussole pour s’orienter, notent les distances parcourues et autres observations dans des routiers et des journaux de bord. Ces informations permettent de dresser une cartographie élémentaire des lieux visités, dans la tradition des cartes portulans en usage depuis le xive siècle en mer Méditerranée.

La cartographie normande convie un savoir nautique qui permet de représenter les côtes, mais qui ne s’attarde que très sommairement sur l’intérieur des terres, les marins étant peu enclins à laisser leur navire. Si cette cartographie trahit une connaissance géographique pratiquement inexistante des territoires autochtones à l’intérieur des terres, la toponymie qu’on y trouve témoigne d’un contact avec les villages iroquoiens situés le long du fleuve Saint-Laurent. Le toponyme « Quebecq » fait son apparition sur une carte dieppoise de 1601. Cette dénomination autochtone témoigne, comme plusieurs autres, d’un contact plus ou moins soutenu entre commerçants européens et habitants des lieux.

Au début du xviie siècle, des cartes du fleuve Saint-Laurent sont publiées par deux porte-étendards de la colonisation française en Amérique, Marc Lescarbot et Samuel de Champlain. Leurs cartes situent les lieux d’implantation des Français en Acadie et au Canada. Champlain innove tout particulièrement par rapport à ses prédécesseurs, dans sa description des terres revendiquées par la France. Ses enquêtes menées sur le terrain consignent les distances parcourues et la direction des déplacements, mais aussi les renseignements fournis par des guides autochtones sur les lieux parcourus ou ceux à franchir, le nom des peuples rencontrés. Au retour de sa première expédition au Canada (1603), il s’empresse de rencontrer le roi Henri iv et de publier le récit de son voyage sous le titre Des Sauvages. Au roi, il montre une carte des pays visités. Celle-ci n’a jamais été publiée, mais on peut supposer qu’une autre carte plus tardive de la Nouvelle-France, datée de 1612, renferme les renseignements d’origine autochtone alors récoltés neuf ans plus tôt. Ainsi, on y voit non seulement la description du fleuve Saint-Laurent reconnu par les Français depuis l’océan jusqu’à Montréal, mais aussi la zone plus à l’ouest, non visitée par Champlain, où se trouve un cours d’eau sinueux menant à un premier lac, lui-même alimenté par un second « grand lac », avec de grandes chutes d’eau (celles du Niagara) en guise de séparation.

C’est plus tard, dans la seconde moitié́ du xviie siècle, que la cour du roi de France se préoccupe un peu plus de la navigabilité́ et de la cartographie du fleuve Saint-Laurent, voie de circulation incontournable entre la métropole et la colonie. Au cœur de ces préoccupations, il y a les dangers de la navigation (écueils, rochers, battures, courants, brouillards et tempêtes) qui engloutissent plus d’un navire. Plusieurs administrateurs coloniaux et navigateurs se plaignent notamment du manque de cartes précises. Des experts locaux et métropolitains sont alors sollicités pour produire une cartographie nautique plus utile. Commerçant né au Canada, Louis Jolliet propose de partager ses connaissances acquises lors de ses nombreux déplacements entre la ville de Québec et ses seigneuries situées à l’embouchure du fleuve (Mingan et l’île d’Anticosti). Avec l’aide du dessinateur Jean Baptiste Louis Franquelin, il dresse en 1685 une Carte du grand fleuve St Laurens qui montre la route à suivre, ses principaux obstacles et ses meilleurs mouillages.

Au même moment, Jean Deshayes, astronome mathématicien proche de l’Académie royale des sciences, est envoyé par le roi dans la colonie pour mener des relevés scientifiques. Habitué à de tels voyages (il a auparavant visité l’Afrique et les Antilles), Deshayes possède des connaissances techniques et un savoir-faire qui lui permettent de produire une cartographie détaillée. Triangulation et mesures de sondes systématiques caractérisent notamment son travail qui demeure une référence pendant près de 70 ans.

L’intérêt pour la cartographie du fleuve est renouvelé dans les années 1730. Dans la foulée des naufrages du Chameau (1725) et de l’Éléphant (1729), on procède à la mise à jour des cartes du fleuve grâce à la contribution bien coordonnée de plusieurs acteurs différents, dans la colonie et en métropole. Certains observateurs sont chargés de la traversée transatlantique, d’autres demeurent sur place et approfondissent un savoir local, sans être pressés par les obligations du transport transatlantique. À partir d’instructions fournies avant leur départ, les officiers de marine consignent leurs observations dans des journaux de navigation et sur des cartes de terrain qui sont rapportées en France. Non content de répondre seulement aux questions posées, le marquis de L’Estanduère confectionne sa propre cartographie des lieux qu’il visite lors de deux campagnes, en 1730 et 1732. Ses cartes servent ensuite de matrices, recopiées et enrichies dans la colonie par des navigateurs locaux, et, en métropole, au Dépôt des cartes et plans de la Marine.

En diffusant plus largement des cartes précises du fleuve Saint-Laurent, l’État français courait le risque de voir cette connaissance géographique passer plus facilement entre les mains des ennemis. Les difficultés de la navigation sur le fleuve étaient en quelque sorte un rempart pour les Français, comme en témoigne le naufrage spectaculaire de l’amiral britannique Walker et de sa flotte en route vers Québec (1711). Les connaissances des Français ne devaient être diffusées que de façon restreinte, ce qui explique pourquoi ils ne publient aucune carte détaillée avant la perte de leur colonie.

 

Publié en mai 2021