Versailles face à la révolte des Treize colonies

Opposant les forces britanniques aux colons soulevés contre leur mère-patrie, la guerre fait rage outre-Atlantique depuis le printemps 1775. Par étapes, l’Amérique du nord rompt les amarres. La politique intransigeante du roi George III et de son Premier ministre lord North conforte le processus menant de la révolte à la révolution puis à la rupture définitive du 4 juillet 1776.

Encore sous le coup du traumatisme de la guerre de Sept Ans (1756-1763), qui vit l’amputation de la majeure partie du premier empire colonial, les Français suivent avec intérêt les péripéties de la guerre d’Amérique. L’heure de la revanche a-t-elle sonné ? Si le jeune roi Louis XVI est d’un naturel pacifique, il n’en va pas de même de son secrétaire d’État des Affaires étrangères, Charles Gravier, comte de Vergennes, qui brûle de laver l’humiliation de la paix de 1763 en mettant un terme définitif à la montée en puissance de l’Angleterre. Le 2 mai 1776, Vergennes a avancé avec succès son premier pion : Louis XVI accepte l’envoi de munitions aux Insurgents par l’entremise du dramaturge et aventurier Caron de Beaumarchais.

Trois Américains à Paris

L’appui en sous-main de Louis XVI se trouve facilité par l’arrivée d’un premier émissaire américain, Silas Deane. Celui-ci noue immédiatement des liens avec Beaumarchais. Deane s’emploie aussi à recruter des hommes pour combattre aux côtés des Insurgents. Il est en effet urgent de trouver des renforts. En septembre 1776, les troupes britanniques se sont emparées de New York ; un an plus tard, c’est au tour de Philadelphie de tomber entre les mains des Redcoats. Ce que prévoyait John Adams se réalise : vaincre l’armée du roi George sans une aide extérieure relève de la chimère. À l’automne 1776, désireux de hâter le rapprochement avec la France, le Congrès dépêche en France deux nouveaux commissaires : le Virginien Arthur Lee et Benjamin Franklin.

C’est une célébrité mondiale qui met le pied sur le sol français à la fin du mois de décembre 1776. Conscient de la notoriété qu’il a acquise grâce à ses travaux scientifiques et ses ouvrages de vulgarisation, Franklin joue la carte de l’opinion en offrant aux Français une image publique en parfaite adéquation avec la réputation de vertu et de frugalité attachée au peuple américain. Le portraitiste du roi, Joseph-Siffred Duplessis, en a fait un tableau éloquent.

Mais si la conquête de l’espace public se montre assez aisée, les tractations avec Versailles se révèlent, pour leur part, plus épineuses. Refroidi par les revers récents de l’armée de Washington, Vergennes hésite à s’engager au-delà d’une aide officieuse. L’entente, par ailleurs, n’est guère au beau fixe entre les trois diplomates américains. Accusé par Lee de malversations et d’indiscrétions, Deane est rappelé par le Congrès à la fin de l’année 1777.

Lorsqu’il reçoit sa lettre de rappel en mars de l’année suivante, le diplomate peut néanmoins se targuer d’avoir participé au sauvetage de sa jeune patrie. Connue en France à la fin de l’année 1777, la défaite britannique de Saratoga (17 octobre 1777) a rebattu les cartes. Voyant l’Angleterre en mauvaise posture, Vergennes et Louis XVI se laissent tenter par l’aventure américaine. Le 6 février 1778, deux traités, le premier d’amitié et de commerce, le second d’alliance, ouvrent une nouvelle époque. Le conflit s’est internationalisé. Cinq ans plus tard, l’indépendance des États-Unis d’Amérique est acquise. Franklin, Louis XVI et Vergennes y ont œuvré de manière décisive. 

Émissaires de l’idée démocratique

Deane, Lee et Franklin représentent un peuple qui s’est efforcé de justifier ses actes par un corpus idéologique foncièrement radical. Invoquant la rupture du contrat, le droit à l’insurrection, la souveraineté du peuple et le droit d’abolir les institutions les plus vénérables pour en bâtir de nouvelles, les Pères fondateurs ont posé les bases idéologiques et institutionnelles de la démocratie moderne. Venus en France pour négocier l’alliance, les diplomates nord-américains ont contribué à y diffuser ces idées, notamment à travers une gazette d’origine gouvernementale, les Affaires de l’Angleterre et de l’Amérique, destinée à populariser la cause des Insurgents en publiant de larges extraits des pamphlets politiques et des textes officiels nord-américains. En livrant au ministère français pour être traduits et publiés ces textes au contenu fort peu orthodoxe dans le cadre d’une monarchie absolue, Franklin et ses collègues ont pris une part décisive à l’acculturation politique de la France d’Ancien régime. 

 

Publié en mai 2021