Les compagnies de marine

Au début des années 1660, la monarchie française chercha à consolider des initiatives éparses en Amérique. Une escadre rallia successivement en 1664 la Martinique et le Canada, transportant Prouville de Tracy en tant que lieutenant-général pour le roi en Amérique, ainsi que des détachements de troupes. Face à la menace iroquoise, il fit appel à un régiment entier, Carignan-Salières, qui débarqua au Canada, bâtissant un réseau de forts et menant une dure campagne. Le cycle de guerres entamé par Louis XIV après 1672 posa d’autres priorités et la Marine dut recruter des compagnies détachées permanentes pour tenir garnison dans les principaux atterrages de la flotte, comme Fort-Royal à la Martinique. C’est ce modèle qui inspira le gouverneur Lefebvre de La Barre pour le Canada, qui luttait à nouveau pour sa survie, quand il réclama au ministre Seignelay en 1682 des compagnies de marine. Elles commencèrent à arriver l’année suivante. À la fin du règne de Louis XIV, on avait une soixantaine de compagnies à 50 hommes chacune pour défendre toute l’Amérique française.

La colonisation de la Louisiane nécessita un effort de recrutement important qui se manifesta par la création en plus de compagnies de Marine d’un régiment suisse bientôt déployé dans l’ensemble du domaine colonial. En 1741, on dénombrait 3 543 soldats aux colonies, soit 92 compagnies de marine, plus 3 compagnies suisses. Ces troupes étaient permanentes. Si les soldats étaient recrutés directement dans le royaume, le corps des officiers se distingua rapidement de celui des officiers de vaisseau en se spécialisant dans une carrière coloniale. Les officiers tendirent à former une caste en Amérique du Nord – Canada, Louisbourg, Louisiane –, alors que les Antilles – Martinique, Guadeloupe, Grenade et surtout Saint-Domingue –, demeurèrent plus ouvertes, d’autant qu’une école dite des cadets-gentilhommes fut instaurée en 1730 à leur intention. La guerre de Succession d’Autriche fut un coup de semonce. Face aux besoins en artillerie, on improvisa à partir de 1743 des compagnies plus spécialisées dans le service des canons appelées les canonniers-bombardiers de la Marine. On doubla en 1749 le nombre de compagnies de Marine : on atteignit alors un effectif théorique de 8 600 hommes. Surtout, on remit le secrétaire d’État à la Guerre au cœur du dispositif et la guerre de Sept Ans fut l’occasion d’expéditions importantes de troupes dans le cadre d’un conflit mondial. La rivalité au Canada entre Montcalm et Vaudreuil témoignait de ce changement d’échelle dans la conduite de la guerre aux colonies.

Les régiments coloniaux

Le désastre final, avec la perte de l’ensemble de l’Amérique du Nord au traité de Paris, conduisit à la dissolution de toutes les troupes de la Marine par Choiseul. Désormais, selon l’ordonnance du 21 décembre 1762, les régiments de l’armée de Terre étaient placés au service de la Marine et des colonies. Surtout, dès le temps de paix, un déploiement était planifié, les colonies étaient devenues un théâtre d’opérations à part entière. Si la Marine retrouva progressivement la responsabilité administrative des corps de troupes permanents aux colonies (troupes nationales de Cayenne et de Saint-Pierre et Miquelon, légion de Saint-Domingue), puis régiments coloniaux (Martinique, Guadeloupe, Port-au-Prince, Cap-Français), l’essentiel était que le modèle de ces troupes « sédentaires » était celui de l’Europe, avec des officiers qui poursuivaient souvent alternativement une carrière de part et d’autre de l’océan quand ils ne suivaient pas la scolarité exigeante des cadets. Un recruteur unique, Agobert, un dépôt colonial, un uniforme timbré d’une ancre, des ordonnances qui étaient le décalque de celles des troupes de France, des colonels, des inspecteurs et des officiers généraux… les troupes aux colonies formaient à la fin de l’Ancien Régime un ensemble cohérent et efficace ; en octobre 1784 enfin, un corps royal d’artillerie des colonies fut constitué à l’initiative de Gribeauval pour fournir les artilleurs dont on avait besoin. Quand la nécessité l’exigeait, des régiments de l’armée de Terre passaient en renfort depuis la France, doublant voire triplant les garnisons comme pendant la guerre d’Indépendance américaine. On réfléchit aussi à recruter parmi les libres de couleur qui formèrent des bataillons de chasseurs volontaires durant la guerre d’Indépendance américaine.

Ce système ne résista pas à la période révolutionnaire, entre la révolte des troupes, l’effondrement administratif et un retour précipité en France.

 

Publié en mai 2021