Contexte de production

L’évangélisation de la Nouvelle-France commence au moment où après les guerres de religion, la France se reconstruit sur le plan social, politique et religieux. Pour rétablir l’ordre, la Couronne favorise le déploiement simultané des missions à l’intérieur et à l’extérieur de la France. Conversion au christianisme romain et assujettissement au roi de France fondent ainsi le premier impérialisme français. C’est dans ce contexte que se déroulent les missions des Jésuites français en Amérique.

La première se fait auprès des Mi’kmak, de 1611 à 1613, date de la destruction de la colonie naissante d'Acadie par les Virginiens. En 1616, Pierre Biard publie une longue Relation sur les déboires de sa mission à laquelle répond l’Histoire de la Nouvelle France de son ennemi l’avocat Marc Lescarbot. La seconde mission jésuite a lieu de 1625 à 1629 quand, invités par les Récollets, les Jésuites missionnent auprès des peuples alliés des Français – Algonquiens, chasseurs-cueilleurs de la vallée du Saint Laurent, et les horticulteurs Wendate installés entre ce que l'on dénomme aujourd'hui la Baie géorgienne et le lac Simoe. Tout s’achève avec l’invasion anglaise de la colonie en 1629 au nom de l'Angleterre. Au cours de cette période riche quant à la construction du savoir relatif aux langues et traditions autochtones, les Récollets publient l’Advis au Roy en 1626, les Jésuites publient la Lettre de Charles Lalemant en 1627 et en 1630 la Doctrine chrétienne traduite en Huron par Jean de Brébeuf.

Après la rétrocession du territoire à la France en 1632, et jusqu’à l’érection de l’évêché de Québec en 1658, les Jésuites exercent un monopole social et religieux quasi total sur la colonie. Par nécessité, ils se font linguistes, explorateurs et négociateurs d’alliances. Ethnographes avant la lettre, ils racontent leurs aventures qui seront bientôt publiées afin de susciter vocations et donations missionnaires. En effet, alors que le Récollet Gabriel Sagard publie Le Grand Voyage au Pays des Hurons, la lettre de soixante-huit pages du supérieur de la mission jésuite, Paul Le Jeune, inaugure la série des Relations. Rédigée « du milieu d’un bois, le 16 aout 1632 », elle frappe tant le Provincial jésuite qu’il décide de publier les écrits de Le Jeune. Apprenant cela, ce dernier conçoit sa Relation de 1634 comme un livre, de quelques trois cent quarante-deux pages, en divisant, écrit-il,  le texte par chapitres « à la fin desquels je mettray un journal des chose qui n’ont autre liaison que la suite du temps auquel elles sont arrivées. Tout ce que je diray touchant les sauvages, ou je l’ay veu de mes yeux, ou je l’ay tiré de la bouche de ceux du pays, nommément d’un vieillard fort versé dans leur doctrine, et de quantité d’autres avec lesquels j’ay passé six mois ». Le ton et la forme sont donnés aux Relations des Jésuites qui, fourmillant d’observations linguistiques, ethnographiques, politiques et diplomatiques, combinent la tradition littéraire religieuse des martyrs, prophéties et hagiographies à celles de la littérature classique du récit de voyage et du catalogage des coutumes et croyances étrangères. Avec les écrits de Marie de l’Incarnation, les Relations témoignent de la vie coloniale. Partout où ils installent des missions, les Jésuites font face à la tragédie des épidémies qui déciment les populations autochtones. A certaines époques et en certains lieux, leur raison d’être semble disparaitre et leur vie même est parfois menacée par des Autochtones qui les considèrent comme des sorciers, sources de maladies et de divisions, qui veulent « renverser le pays ».

Bibliographie matérielle

Les Relations forment une série de quarante et un volumes, dont l’apparence évoque celle des livres de dévotion bon marché. Ils sont, en effet, mal imprimés, souvent pleins d’erreurs de typographie ou de pagination. Ils ne sont pas illustrés et un seul possède une carte. Rédigés pour la plupart en français, dans un style simple et clair, ces récits doivent informer le procureur des missions des progrès de l’évangélisation. Ils sont mise en forme par le supérieur jésuite installé à Québec qui fait office d’éditeur, en ajoutant à son propre récit, les rapports annuels envoyés des pays de mission. Il expédie les textes ainsi compilés en France par les derniers bateaux avant l’hiver qui coupe toute communication entre colonie et métropole. Après avoir subi révisions, modifications voire, censures nécessaires, la Relation annuelle sort ainsi des presses parisiennes de Sébastien Cramoisy quasi un an après sa rédaction. On compte, à côté des contrefaçons et plagiats, cinquante-trois « vraies » éditions des Relations. C’est dire le succès qu’elles ont eu.

 

Publié en mai 2021