Paru dans : Nouvelle France, histoire et patrimoine, n°1, octobre 2019

Plan de l'article : 
1. Introduction
2. La distribution des médailles à l'effigie du roi de France
3. La médaille du sacre du roi Louis XV
4. La médaille de Louis XV parmi les Hurons-wendat
 

De nos jours, les rares médailles issues de cette période se trouvent souvent dans les collections de musées et entre les mains de collectionneurs privés. Celles offertes par les Français revêtent un intérêt distinctif, d’abord parce qu’elles sont nécessairement plus anciennes, ensuite parce qu’au moment de la Conquête britannique, les Autochtones les remplacèrent par des médailles de leur nouvel allié. Leur rareté tient aussi au fait qu’elles étaient parfois enterrées avec leur défunt propriétaire, ainsi que le voulait la coutume autochtone qui consistait à être inhumé avec des objets personnels.

Les objets permettent d’évoquer plusieurs éléments de l’histoire de la Nouvelle-France et celle des Autochtones. Quelle importance accordait-on aux médailles de part et d’autre ? Dans quels contextes étaient-elles distribuées ? Quels rôles jouaient-elles sur les plans politiques et sociaux ? De quelles façons ont-elles été transmises d’une génération à l’autre et comment se sont-elles retrouvées dans des collections de musées ? Essayons d’esquisser certains éléments de réponses en examinant une médaille en particulier qui est passablement rare et dont l’histoire nous est assez bien connue : une médaille du sacre de Louis XV frappée à Paris en 1722.

Elle a longtemps été préservée par les Hurons-wendat de Wendake (autrefois connus sont le nom de « Hurons de Lorette ») qui habitent la région de Québec de façon permanente depuis 1650. Elle fut transmise de génération en génération, entre les chefs d’abord et au sein de certaines familles par la suite, jusqu’à ce qu’elle soit vendue, en 1975, à un collectionneur de la Colombie-Britannique. La médaille faisait partie d’un ensemble de plusieurs objets historiques associés à la chefferie de la Nation huronne-wendat du xixe siècle et du début du xxe siècle : un collier wampum, des bracelets d’argent, une broche ronde en argent, six médailles britanniques et une ceinture fléchée. Quelques mois plus tard, le collectionneur vendit l’ensemble de ces précieux objets autochtones au Musée national de l’Homme, désormais le Musée canadien de l’histoire, qui les préserve toujours.

La distribution des médailles à l’effigie du roi de France

Au xviie siècle, se développe en France un système protocolaire et diplomatique autour de médailles royales frappées en grand nombre dans le but d’être distribuées à des représentants étrangers ou à des diplomates français qui, à leur tour, les diffusent dans les pays où ils séjournent. Avec les portraits, les tapisseries et les gravures, elles constituent des instruments de diffusion de l’image du roi, tout en commémorant les grands événements d’un règne. Colonie française en Amérique, le Canada n’échappe pas à cette pratique : des chefs autochtones portent fièrement des médailles de Louis XIV à leur cou dès les années 1670.

Une des plus anciennes médailles ayant été offertes aux Autochtones qui nous est parvenue date de 1693. À l’avers de celle-ci, où figure le profil de Louis XIV, on lit l’inscription « Ludovicus Magnus Rex Christianissimus », alors que l’envers illustre les profils du Dauphin et de ses trois fils, avec l’inscription « Felicitas Domus Augustae » et les noms des personnages représentés. Le Musée de la civilisation de Québec en préserve une qui provient fort probablement aussi de Wendake.

Au début du xviiie siècle, ce type de présent se popularise et devient le signe le plus tangible des forts liens qui se développent entre la France et les nations autochtones. Ainsi, du début du règne de Louis XV jusqu’à la Conquête, des dizaines de médailles de différentes tailles, en or, en argent, en bronze ou en vermeil, ont été remises aux représentants autochtones alliés à la France. De nombreux exemples apparaissent dans la correspondance coloniale française. En 1710, par exemple, sont mentionnées « 66 médailles destinées pour les sauvages de Canada ». La même année sont envoyées en Nouvelle-France « 10 médailles de vermeil et 30 d’argent pour donner aux chefs des sauvages dans les occasions ». En 1719, le gouverneur général, Philippe de Rigaud de Vaudreuil en demande encore « douze grandes et 24 moyennes pour distribuer aux chefs de chaque nation suivant les occasions qui se présentent ».

Bien que ces quantités semblent élevées, les Français tâchent de les distribuer avec parcimonie, ne les offrant qu’à ceux ayant démontré la plus grande loyauté envers le roi de France afin qu’elles ne deviennent pas communes et ne perdent pas de prestige. Le gouverneur accorde cette distinction aux chefs des nations alliées les plus influents et les plus fidèles aux intérêts de la France ainsi qu’aux plus braves dans les conflits armés.

Il importe de faire remarquer que les images et les scènes qui sont représentées sur les médailles, soulignant essentiellement des moments forts de l’expérience royale en France, n’ont que peu à voir avec le contexte canadien et les raisons de leur distribution auprès des Autochtones. Ceci étant dit, leur récipiendaire pouvait toujours lui donner un sens qui était significatif pour lui. Ainsi, sur la médaille dite « Honos et Virtus », la personnification allégorique de l’Honneur et de la Vertu (ou le Courage) se tenant la main pouvaient symboliser l’amitié qui unissait les Français et les Autochtones, les premiers étant personnifiés par le guerrier romain, les autres étant représentés par le personnage simplement drapé.

Symboles d’attachement envers les Français et d’alliance avec le pouvoir royal, ces médailles sont fort prisées et appréciées par les Autochtones qui les portent fièrement en toutes occasions, « conservant ces marques d’honneur avec la dernière estime » ainsi que le rapporte Vaudreuil en 1708. Ces gratifications s’inscrivent parfaitement dans la logique du don, un concept fondamental au sein du monde diplomatique autochtone. En effet, les rencontres entre les groupes autochtones sont alors toutes caractérisées par un échange de présents, lequel est obligatoire pour garantir la sincérité des relations. En lui donnant du poids et une légitimité, le don d’un présent appuie la parole prononcée et démontre à l’interlocuteur l’honnêteté et la bonne intention des discussions.

La médaille du sacre du roi Louis XV

De forme circulaire, la médaille d’argent qui nous intéresse mesure 3,2 cm de diamètre (4 cm en incluant l’anneau) pour 0,5 cm d’épaisseur. Elle est retenue par un chaînon en forme de 8 relié à une chaîne d’argent de 17 cm. Un long ruban rouge de 43 cm y était autrefois attaché. L’avers présente le buste du jeune Louis XV ainsi que l’inscription « LUD XV. REX CHRISTIANISSIMUS ». Il s’agit d’une gravure de Joseph-Charles Roëttiers, dont les initiales « I.C.R. » figurent au bas de l’image.

La scène de la cérémonie du sacre à la cathédrale Notre-Dame de Reims est représentée sur le revers : agenouillé, le roi reçoit l’onction de l’archevêque Armand Jules Rohan-Gemene, entouré de prélats, des gentilshommes et des dignitaires de l’Ordre du Saint-Esprit. Les inscriptions « DE COELESTI OLEO UNCTUS » et « REMIS 25 OCT 1722 » figurent sur cette face. Un jeton officiel dépeignant la même scène a été distribué à la population présente lors de la cérémonie.

À noter qu’il existe une autre version de la médaille du sacre du roi. Dans une lettre datée de 1728, le président du conseil de marine précise le type en particulier qu’il désire recevoir afin de les distribuer aux représentants autochtones : « celle de 1722, faites pour le sacre du roi, où il est en pied vêtu des habits royaux, tenant d’une main le bâton de Charlemagne et de l’autre la main de Justice avec la légende, Ludovicus XV Rex Christianissimus ». Cette description ne correspond évidemment pas à la médaille huronne-wendat du Musée canadien de l’histoire.

La médaille de Louis XV parmi les Hurons-wendat

Tout au long de l’existence de la Nouvelle-France, les Hurons-wendat vivent à proximité des colons français et demeurent des alliés privilégiés du pouvoir colonial. Étant donné cette très grande proximité historique entre les Hurons-wendat et les Français, ils ont évidemment eu plusieurs occasions de recevoir des médailles de leurs alliés. Il est toutefois bien difficile de déterminer à quel moment précis cette médaille a été offerte aux représentants des Hurons-wendat. Les archives coloniales font mention de dizaines de médailles commandées en France et remises aux chefs autochtones à différents moments, mais celles-ci sont rarement décrites et le nom des nations récipiendaires est souvent inconnu, ce qui limite grandement nos connaissances sur leur circulation.

Celle qui nous intéresse pourrait avoir été remise dans le contexte du conflit armé qui implique les nations autochtones de la vallée du Saint-Laurent, dont les Hurons-wendat, et les Bostonnais au début des années 1720. Le 21 octobre 1722, soit quatre jours avant le couronnement de Louis XV, Vaudreuil confirme la réception de douze médailles avec le portrait du roi, rappelant qu’il ne les distribuera qu’aux plus méritants ou à ceux qu’il voudra attacher aux intérêts français. L’effort militaire autochtone ayant à nouveau permis de tenir les colons anglais à l’écart des prétentions territoriales françaises sur la rive sud du fleuve, est-ce qu’une médaille du sacre du roi fraîchement frappée pourrait avoir été offerte à cette occasion ?

La présence de cette médaille au sein de la Nation huronne-wendat est intrigante car elle a traversé le changement de régime. En effet, dès 1760, avant même la fin officielle de la guerre de Sept Ans, les Hurons-wendat se rangent officiellement du côté des Britanniques en concluant une paix séparée avec eux. À partir de ce moment, ils défendent les intérêts de leurs nouveaux alliés. Dans ce contexte de changement d’alliances, les Autochtones remettent généralement les médailles françaises aux Anglais pour en recevoir d’autres de leur part afin de signifier clairement leur nouvelle allégeance. Les Britanniques s’efforcent aussi de récupérer les médailles françaises pour les détruire ou pour les transformer en gravant le nom de George III par-dessus celui du monarque français, sans même changer le revers de la médaille.

Le fait que la médaille de 1722 ait été préservée longtemps après la chute de la Nouvelle-France témoigne certainement de l’importance qui était accordée à ce type d’objet et traduit la force symbolique que les Hurons-wendat leur ont toujours attribuée. Transmises de génération en génération, ces médailles n’évoquent pas seulement les anciennes alliances mais constituent tout autant des symboles d’honneur et de mérite individuels qui rappellent les exploits des chefs et des défunts guerriers.

Au mois d’août 1749, lors d’une conférence entre le gouverneur général La Jonquière et des représentants hurons-wendat, mi’kmaqs et mohawks, un témoin observe que les premiers portent « à l’extrémité de certains de ces colliers [de wampum], juste sur le devant de la poitrine, […] une grande pièce de monnaie de France à l’effigie du roi ». Serait-ce notre médaille ? Il est heureusement possible de le croire si l’on considère les dires d’un observateur qui remarque, un siècle plus tard, que la médaille de 1722 est attachée au « collier du Grand Chef », un beau et large collier de wampum aux motifs uniques et particulièrement élaborés, lequel est porté lors d’occasions spéciales.

Les Hurons-wendat ont conservé pendant longtemps de nombreux objets historiques, et certaines familles en possèdent toujours d’ailleurs. Plusieurs témoignages d’époque en rendent compte : journaux, monographies ou archives contiennent souvent des passages sur ces objets anciens dont se parent les chefs lors d’événements publics ou de soirées honorifiques et diplomatiques avec l’élite bourgeoise et politique de Québec.

En plus des médailles françaises, les Hurons-wendat ont conservé et exhibé fièrement plusieurs médailles de George III, George IV, de même que celles, beaucoup plus rares, de la reine Victoria. Cette apparente contradiction s’explique par une forte volonté de la nation huronne-wendat d’affirmer son rôle et sa place dans l’histoire du pays, en tant qu’ancienne alliée indépendante des deux couronnes. Il est vrai aussi que les Hurons-wendat ont témoigné à plusieurs reprises d’un sentiment fraternel et amical envers la France et ses représentants, qu’ils soient simples visiteurs ou invités de marque. Leur proximité géographique, politique et culturelle (la langue française et le catholicisme sont deux traits culturels qu’ils ont adoptés) avec les Canadiens français, les prêtres du Séminaire de Québec et avec l’élite de la région les incite à évoquer leurs liens avec l’ancienne France.

Fabriqué en France, cet objet porteur de nombreux symboles de l’Ancien Régime est devenu un objet autochtone important par le contexte dans lequel il a été remis ainsi que par la signification que ses propriétaires lui ont attribuée à travers leurs propres traditions diplomatiques et qu’ils ont transmise de génération en génération.

Au fil des années, à mesure que les institutions politiques traditionnelles se modifient et que l’importance accordée à ces symboles d’alliances d’une autre époque s’amenuise, les objets historiques cessent d’être transmis de chef en chef et demeurent, par le fait même, au sein des familles. Dans les années 1970, un descendant d’une famille importante dont plusieurs membres sont devenus chefs ou grands chefs, se faisant vieux, décida de vendre au plus offrant les objets qu’il avait hérités de ses ancêtres. Il semblait alors plus simple de séparer de façon équitable la somme réalisée par leur vente que de distribuer ces pièces historiques entre ses héritiers.

C’est ainsi que la médaille du sacre du roi, autrefois chèrement préservée par ses propriétaires, quitte la communauté huronne-wendat pour être intégrée à la collection du Musée canadien de l’histoire. Aujourd’hui toutefois, grâce à un prêt à long terme entre institutions, elle est de retour chez elle, sur le territoire de Wendake, mise en valeur dans le Musée huron-wendat.

Mes remerciements vont à Isabelle Charron pour ses commentaires pertinents sur une première version de ce texte ainsi qu’à Arnaud Balvay pour avoir partagé, il y a plus de dix ans, plusieurs références sur les médailles.

 

Publié en février 2020
Légende de l'illustration : Médaille. J. Duvivier. 1722