Les architectes civils, dont beaucoup étaient nés en Amérique, éprouvaient souvent une forme de ressentiment à l‘égard de leurs homologues dans le Génie ces dernier jouissant d’un plus grand prestige, cependant ils bénéficiaient  d’un statut élevé au sein de la société coloniale. Il n’y avait pas un système de  corporations en Amérique française, néanmoins les architectes se formaient dans des ateliers informels et pouvaient devenir des maîtres d’œuvre beaucoup plus rapidement que leurs homologues en France.

L’Hôtel de Vaudreuil à Montréal (1723)

Le bâtiment civil le plus gracieux dans le Montréal de l’Ancien Régime était L’Hôtel de Vaudreuil,  fut très probablement dessiné par l’ingénieur royal et architecte Gaspard-Joseph Chaussegros de Léry (1682-1756), qui, comme beaucoup d’ingénieurs architectes, complétait ses revenus en dessinant des maisons pour une clientèle privée fortunée. Cette maison fut construite pour être la résidence privée du Gouverneur Général Philippe de Rigaud de Vaudreuil (1643–1725) et était la construction la plus métropolitaine de la ville, conçue dans un style contemporain émulant un château de campagne modeste. Elle comptait deux étages avec un haut toit en croupe avec des lucarnes ornées, des pavillons en saillie à chaque bout, et un double escalier élégant menant à une porte dorique à bossage. Le style rural du bâtiment était approprié, car il  donnait sur des jardins spacieux réputés pour leur beauté, ainsi la maison témoignait du statut de Vaudreuil comme membre de la noblesse terrienne. En 1727, deux ans après la mort de Vaudreuil, elle fut louée à la Couronne et devint dorénavant la résidence officielle du gouverneur général, à commencer par Charles de la Boische, Marquis de Beauharnois (1671–1749). Un contemporain en 1727 remarquait que “the house is very graceful, well distributed, and built with convenance and [has] a beautiful view.” La maison fut détruite par un incendie quatre-vingts ans plus tard.

Le palais épiscopal de Québec (1693–98)

La carrière de l’architecte québécois Claude Baillif (ca.1635–98) démontre la flexibilité extraordinaire dont bénéficiaient les bâtisseurs coloniaux et l’usage informel du titre “d’architecte” dans la colonie. Peut-être né en Normandie dans une famille petite-bourgeoise de maçons qui déménagea  peu de temps après à Paris, Baillif avait probablement atteint le statut de compagnon avant d’être pris en apprentissage au Séminaire de Québec en tant que tailleur de pierre en 1675 – mais il se décrivait comme un “architecte de Paris.”  Moins de cinq ans après avoir été libéré de ses devoirs envers le Séminaire, Baillif devint le bâtisseur principal de la ville. A la tête d’un grand atelier avec une clientèle privée, ecclésiastique et publique, il fut à l’origine d’ environ 40 constructions, la plus importante étant la conception de l’agrandissement de la cathédrale (1683) et le Palais Épiscopal (1693–98), considéré comme son chef d’œuvre. La façade de Baillif est étrangement anticlassique, contrairement à la plupart des bâtiments publics en Nouvelle-France ou en Louisiane. Le haut de la façade prend la forme d’un arc en carène médiéval, ce qui était unique dans la France coloniale et dérivé du Théâtre de l’art de charpentier de Mathurin Jousse (1627). Paradoxalement, ce genre de façade n’existe pas en France, mais elle peut être vue, complétée d’un oculus assorti, sur l’église de Canongate (Canongate Kirk) de James Smith à Edinburgh, achevée cinq ans plus tôt en 1688.

Saint-Louis à Nouvelle-Orléans (1724)

Rien ne demeure de l’architecture civile de l’Ancien Régime à Nouvelles-Orléans ; la seule structure ayant survécu est le Monastère des Ursulines (1732 ; 1745-50). Cependant, il existe des dessins d’une grande qualité de l’église principale de la colonie, dédiée à Saint-Louis (1724). Normalement, les églises en Amérique du nord française étaient construites par des architectes civils, dont quelques membres des ordres religieux. Saint-Louis est une exception notable, ayant étant dessinée par l’ingénieur/architecte royal Adrien de Pauger (ca. 1685–1726). Contrairement à la plupart des églises françaises d’Amérique, qui ressemblaient à celles  de la France rurale ou étaient copiées à partir de planches italiennes ou françaises, Saint-Louis respectait les prototypes développés pour les églises de garnison par le principal ingénieur architecte de Louis XIV, Sébastien Le Prestre de Vauban (1633–1707), en particulier sa chapelle dans la citadelle de Saint-Étienne à Besançon (1683). Les urbanistes ont choisi un ingénieur architecte pour cette église parce que les seuls bâtisseurs disponibles étaient des Canadiens, peu familiers avec les constructions à ossature de bois. Pauger travailla sur le projet de Saint-Louis avec un charpentier bavarois nommé Mikael Seringue (Johann Michael Zehringer), qui avait déjà collaboré avec des ingénieurs architectes sur d’autres projets dans la colonie. Cette église à croix latine fut construite en bois de cyprès et mesurait 108 pieds par 32. Les parois latérales étaient à colombages sur une fondation de briques, avec des poutres diagonales formant des sautoirs partiels, remplis de briques. La façade avait deux étages de largeur égale, des pierres angulaires aux coins, une bande de séparation entre les étages, une porte cintrée au milieu du rez-de-chaussée, et une fenêtre ovoïde, le tout couronné d’un pédiment triangulaire, sculpté avec un motif trinitaire « gloria ». Au-dessus de la porte, il y avait un clocher avec un beffroi à arcades et un pommeau en forme de cloche. L’église avait un plafond à gorge, et les murs intérieurs et la voute étaient plâtrés. Elle fut complétée seulement en 1727, un an après la mort de Pauger, et jusqu’à 1731 il fallut se contenter de fenêtres en toile tirée, car les vitrines n’étaient pas encore arrivées de France. Malgré ce défaut et apparemment la mauvaise qualité du bois, cette petite église avec ses détails classiques était largement louée par les habitants de la ville, qui avaient du mal à croire que quelque chose de si élégant pouvait être construit dans cette colonie aussi peu prometteuse.

 

Publié en mai 2021