Les ingénieurs du Roi et le Maréchal de Vauban

Les ingénieurs militaires en Nouvelle-France, comme ceux aux Antilles et en France elle-même, appartenaient à une unité d’ingénieurs, sous le Ministre de la Défense, et portaient une série de titres : d’abord les “ingénieurs du Roi,” puis le “Génie militaire” (après 1743), et ensuite le “corps du Génie” (pendant les années 1750). Même s’il y avait eu des ingénieurs du Roi bien avant la colonisation de la Nouvelle-France, les ingénieurs du Roi furent totalement réorganisés par Sébastien Le Prestre, le Maréchal de Vauban (1633–1707), le plus grand architecte-ingénieur et expert dans l’art du siège en France, qui dirigea la construction ou la réfection de plus de 160 installations militaires en France et une en Guyane, surtout le cercle de forteresses autour de France connue sous le nom de la ceinture de fer. Vauban était le plus grand inspirateur des architectes/ingénieurs qui travaillaient en Nouvelle-France.

Ingénieurs du roi

Les ingénieurs étaient divisés en ingénieurs ordinaires (employés de manière permanente) et ingénieurs volontaires (employés de manière temporaire), qui travaillaient sous un ingénieur-en-chef, responsable soit d’une seule ville avec un garnison (une place) ou de plusieurs places-forts (les lieux plus petits). Chaque région avait son propre bureau avec tous les outils nécessaires, ainsi qu’une bibliothèque et des archives. Des livres théoriques et pratiques constituaient la base de leur pratique, certains sur la fortification et l’architecture civile, et d’autres sur les mathématiques, la géométrie et les hydrauliques. Avec son personnel, l’ingénieur-en-chef coordonnait tous les aspects de sa place : l’entretien des fortifications et des casernes ; la construction de nouveaux éléments quand nécessaire ; et la direction de routes et de terrassements.

Gaspard Chaussegros de Léry

L’architecture de la Nouvelle-France était dominée par deux ingénieurs du roi, tous les deux de Provence : Gaspard-Joseph Chaussegros de Léry (1682–1756) de Toulon, et Étienne Verrier (1683–1747) d’Aix-en-Provence. Alors que la tâche principale de Verrier était la fortification de la ville de Louisbourg, avec son garnison petit mais stratégiquement important, dans l’Île du Cap-Breton (Île-Royale, commencée en 1717), Chaussegros avait une responsabilité plus large, recouvrant la conception et l’amélioration des fortifications de Québec Ville, de Montréal, et de la ville Mohawk de Sault de Saint Louis (Kahnawake) ; des forts à Chambly (1718), à Niagara (1726), et à la Pointe à la Chevelure (Fort Frédéric, 1737) ; des rénovations du Château Saint-Louis à Québec (1719-24), les palais de l’Intendant (1718-22) et de l’Évêque (1743) dans cette même ville, la façade de l’église de Notre-Dame à Montréal (1722-23), de l’Hôtel de Vaudreuil à Montréal (1723), ainsi que de plusieurs projets non-réalisés dont une rénovation ostentatoirement baroque de la cathédrale de Notre-Dame à Québec Ville (1745).

Chaussegros était aussi le seul ingénieur colonial français à écrire un traité architectural, un manuscrit ‘Vaubanien’ intitulé Traité de fortification divisé en huit livres (1714–27), mais qui reste inédit. Chaussegros privilégiait le style classicisant de Louis XIV mais quelque fois il citait des époques plus anciennes, se servant de formes retardataires comme par exemple des toits en pente abrupte, des coupoles mansardées, des clochers et des chaînages. Pourtant, il n’utilisait que rarement les ordres classiques, privilégiant des murs plats et une austérité imposante, comme celle de l’architecture civique de Vauban et de ses disciples. Bien entendu, cette austérité était en partie une réponse aux capacités financières de la colonie : en réalité, Chaussegros était constamment frustré par les administrateurs qui refusaient de satisfaire ses budgets.

Chaussegros est né dans une famille d’ingénieurs et il était à l’armée pendant dix ans. En 1716, le Ministre de la Marine l’a envoyé en Nouvelle-France afin d’évaluer les fortifications de Québec et, après un bref séjour en France (1717–19), il a passé toute sa vie en Canada en tant qu’ingénieur-en-chef du Roi. Il s’est marié avec une femme créole d’un haut statut nommée Marie-Renée Legardeur de Beauvais, et parmi ses enfants il y avait les ingénieurs Joseph-Gaspard et Joseph-François, le dernier servant en Guadeloupe. Chaussegros était ambitieux, et ses contemporains l’appelaient une “tête brûlée.” Il s’est fâché avec des fonctionnaires coloniaux en cherchant à envoyer ses dessins directement au ministre de la marine et il a commandé un portrait prétentieux dans ses plus beaux atours en France, qu’il a corrigé de sa propre main en 1741, en y peignant la croix de l’Ordre Saint-Louis après avoir reçu cette honneur. Ses projets les mieux réussis, comme la façade de Notre-Dame, montrent qu’il était un dessinateur doué, quoiqu’ostentatoire, avec la mission de projeter la gloire du Roi et de la France.

Étienne Verrier

Étienne Verrier était le rival de Chaussegros et, étant donné l’importance de ses responsabilités, il ne souffrait pas des contraintes budgétaires de ce dernier. En plus, il a passé une moitié moins de au Canada. Né dans une famille sculpteurs, il s’est marié en 1709 en France où il est mort, à La Rochelle, deux ans après la chute de Louisbourg, prise par bes Britanniques, et un an avant que cette ville ne soit rendu à la France. Sa femme et sa fille ne sont restées dans la colonie que pendant trois ans, mais deux de ses fils travaillaient auprès de lui en tant qu’ingénieurs. Verrier a rejoint le corps des ingénieurs en 1707 à La Rochelle et il était au service dans ce port et à la base navale avoisinante de Rochefort jusqu’à son départ pour Louisbourg en 1724, avec en plus un voyage pour contrôler l’île vietnamienne de Grande-Condore (Côn Sơn) en 1720, l’année où il a reçu l’Ordre de Saint-Louis.

À Louisbourg, Verrier a d’abord travaillé sous Jean-François de Verville mais, entre 1725 et 1745, il était l’ingénieur en chef. Alors que les nombreux projets de construction de Chaussegros recouvraient près de 1.000 kilomètres, le travail de Verrier était concentré sur Louisbourg et quelques garnisons maritimes, par exemple Port-Dauphin et Port-Toulouse (tous les deux actuellement dans la Nouvelle-Écosse) et l’Île Saint-Jean (actuellement Prince Edward Island). À Louisbourg, il a construit les fortifications côté terre, les portes de la ville, un phare, et les Batteries Royales et des Îles, et il a proposé des dessins pour une église paroissale et des entrepôts. Son architecture publique manquait la grandeur de Chaussegros, sauf pour les portes Dauphin (1729) et Maurepas (1741) et le Portail du Bastion du Roi (1739), dont les frontons étaient ornés d’emblèmes royaux, de trophées et de fleurs de lys, mais ses projets pour l’hôpital (1726) et les casernes (1739) possédaient une vraie monumentalité. Il était plutôt concerné par les côtés pratiques, comme par exemple les mortiers expérimentaux et les planches de bois épaisses afin de protéger les murs de pierre contre les effets du gel et du dégel. En fait, il était critiqué parce qu’il sous-estimait les coûts plutôt que pour ses budgets excessifs. Il a aussi été critiqué pour la perte de la colonie, à la fois pour ses défenses qui ne résistaient pas à l’assaut anglo-américain massif, mais aussi pour avoir voté la reddition de la ville en 1745 sans l’avoir démolie d’abord.

 

Publié en mai 2021