Dès le début du XVIIe siècle et jusqu’à la Guerre de Sept Ans (1754-1763), la Couronne de France soutient de nombreuses missions catholiques auprès des peuples amérindiens en Nouvelle-France. À une époque où l’expansionnisme européen est justifié et dynamisé par l’appel de l’évangile à faire « de toutes les nations des disciples », ces missions sont dédiées à la propagation de la foi catholique, à la liturgie et au salut des âmes.  Elles ont pour but d’établir des alliances entre les populations autochtones et les Français, et ainsi de faciliter et d’incarner le projet impérial français.  Au fil du temps, les postes de missions parmi les Innus (Montagnais), les Wendat (Hurons), les Haudenosaunee (Iroquois), les Abénaquis, les Ottawas, les Illinois et de nombreux autres groupes de l’est du Canada et du Maine jusqu’à la région des Grands Lacs et la vallée du Mississippi seront essentiels à la construction de la Nouvelle-France. 

Les missions jésuites françaises

Les missionnaires les plus actifs en Nouvelle-France sont les prêtres et frères laïcs de la Société de Jésus.  Entre 1611 et 1764, 320 Jésuites seront envoyés de France en Amérique du Nord.  Après une mission jésuite de courte durée en Acadie, les Jésuites deviennent actifs autour de Québec dès le milieu des années 1620s.  Leur mission débutera sérieusement en 1632 sous la direction du Fr. Paul Le Jeune.  Transfuge du Protestantisme, Le Jeune est originaire de la province de Champagne. Très cultivé et jouissant de nombreuses relations, il passera plusieurs années à Paris avant et après son séjour au Canada.

Le Jeune est le premier auteur et rédacteur des Relations de la Nouvelle-France (1632-1673), une série annuelle de livres à succès, publiés à Paris par Sébastien Cramoisy, le plus important éditeur de l’époque à être agréé par le roi.  Les Relations détaillent tous les aspects des activités missionnaires des Jésuites, ainsi que l’activité coloniale française et, en même temps, l'ensemble des relations entretenues avec les groupes amérindiens.  Elles demeurent des sources précieuses pour les chercheurs d’aujourd’hui pour comprendre ce qui s’est déroulé en Nouvelle-France.  Bien que peu fiables par endroits, du fait des préjugés des auteurs, elles ouvrent une fenêtre sur les modes de vie et les points de vue des autochtones à une époque où les sociétés en question n’ont pas de langue écrite.

Parmi les missions jésuites les plus abouties, même si le nombre de conversions reste faible, figurent celles auprès des Wendat (Hurons), des Abénaquis, et plus tard des Illinois.  Cette réussite est largement due à l’approche expérimentale et culturellement flexible des Jésuites.  Ils utilisent les langues, idiomes et formes artistiques autochtones dans le cadre liturgique et afin de communiquer les enseignements chrétiens.  Les Jésuites aussi confient des positions de responsabilité aux hommes et aux femmes autochtones.  Certaines d'entre elles, en particulier, sont  attirées par le  catholicisme car il propose une alternative au mariage et à l’éducation des enfants. Un exemple célèbre est Kateri Tekakwitha, la vierge-ascète kanien'kehá:ka-algonquine, qui fut considérée comme une sainte par les Jésuites tout de suite après sa mort. L'Église ne la canonisera officiellement qu'en 2012.

D’autres missions autorisées par la Couronne française

Si les Jésuites de la Nouvelle-France attirent le plus l’attention, ceci est en partie dû à leur capacité à publier sur leurs activités. Cependant, beaucoup d’autres groupes de missionnaires soutenus par la France sont actifs en Amérique du Nord à l’époque.  On peut citer les Frères mineurs récollets, les capucins, les prêtres de la Société de Saint-Sulpice, ainsi que beaucoup de prêtres diocésains.  Dès les années 1660, le clergé diocésain travaille sous l’égide des évêques français installés à Québec et sont soutenus par la Société des Missions Étrangères, basée à Paris. 

Les hommes et les femmes laïques de la Société de Notre-Dame de Montréal participent également au travail des missions.  De plus, des sœurs sont envoyées de France en Amérique du Nord.  Les Ursulines françaises, ainsi que les Chanoinesses de Saint-Augustin, formées pour travailler dans les hôpitaux, arrivent en Québec dans les années 1630, et sont alors historiquement parmi les premières femmes missionnaires européennes à être envoyées outre-mer.  Le premier hôpital de bienfaisance en Amérique du Nord, l’Hôtel-Dieu du Précieux-Sang de Québec, est dédié à administrer des soins médicaux et palliatifs aux autochtones. Créé par la Duchesse d’Aiguillon (la nièce du Cardinal Richelieu), cet hôpital est géré par un personnel de sœurs augustiniennes pendant plusieurs siècles. 

La collaboration et la résistance autochtones

Les convertis et les convertis potentiels n’agissent pas uniquement  comme des agents de la propagation du Christianisme.  Beaucoup d’entre eux collaborent également avec les Français  concrètement et politiquement.  Les établissements coloniaux de la vallée du Saint-Laurent, et d’ailleurs, échouant à attirer des émigrés français en nombre les Français comptent sur des partenariats militaires et commerciaux avec les autochtones, voire parfois des mariages mixtes, afin de concurrencer l’Angleterre et d’autres puissances en Amérique du Nord.  Les Jésuites en particulier encouragent de telles alliances et même rassemblent en temps de guerre des guerriers dans ce qu’ils appellent parfois des « forteresses ».  Un exemple bien connu est Kahnawake, ou Sault-Saint-Louis, près de Montréal,  Ses habitants, pour la plupart des Kanien'kehá:ka, se battent aux côtés des Français contre d’autres Haudenosaunee, alliés aux Britanniques.

Jusqu’à l’époque de la Guerre de Sept Ans, la collaboration d'autochtones, de métis catholiques, et de leur parenté s’avère cruciale pour nombre de victoires militaires françaises.  Mais, finalement, cet appui ne suffit pas dans le cadre d’un conflit à grande échelle au milieu de XVIIIe siècle, qui se solde par la perte de la Nouvelle-France au bénéfice de la Grande-Bretagne. 

Bien sûr, de nombreux autochtones résistent ces efforts visant à les convertir au catholicisme et à les intégrer dans le jeu des alliances françaises.  Les cinq nations Haudenosaunee, avant tout les Kanien'kehá:ka, se montrent longtemps particulièrement résistantes.  Un résultat notoire des conflits avec les Haudenosaunee dans les années 1640 est la mort de huit missionnaires jésuites, dont Isaac Jogues d’Orléans. Ceux-ci sont rapidement honorés comme « martyrs » par leurs confrères, qui promulguent une dévotion à leur égard en Europe comme moyen de communiquer sur leur oeuvre missionnaire.  Ces « Martyrs Nord-Américains » ne seront canonisés en tant que saints que plusieurs siècles plus tard, en 1930.

De manière plus globale, même dans les communautés autochtones ayant des rapports amicaux avec les Français, les conversions provoqueront souvent des tensions graves—allant parfois jusqu’à la violence—au sein des réseaux de parentés. Beaucoup d’autochtones en Amérique demeurent sceptiques quant au fait que leurs traditions religieuses et leur vision du monde aient besoin d’être modifiées dans le sens proposé par les Français.  D’autres encore se sont convertis aux formes protestantes du Christianisme, suite à leur contact avec les Hollandais et les Anglais.  Au fil du temps, les rivalités catholiques-protestantes, qui dominent la vie européenne depuis si longtemps, exacerbent d'anciennes tensions autochtones ainsi que les conflits entre Autochtones et Européens.  Ceci est surtout vrai dans les zones frontalières entre la Nouvelle-Angleterre et le Canada français pendant les décennies précédant la Guerre de Sept Ans.

 

Publié en mai 2021