En 1791, les esclaves de la colonie française de Saint-Domingue entraient en rébellion. Ce premier acte de la Révolution haïtienne allait donner naissance, le 1er janvier 1804, à la république d’Haïti, la première république noire des Amériques. Fuyant les violences des affrontements, des dizaines de milliers de colons blancs et libres de couleur, accompagnés parfois de leurs esclaves, se dispersaient alors dans l’espace atlantique, formant une diaspora conséquente, unie par les liens familiaux et amicaux, par les correspondances entretenues, et par les allers et venues de ses membres entre les différents refuges. Concentrés, dans un premier temps, dans la Caraïbe (surtout Santo Domingo, Cuba et la Jamaïque) et dans les ports de la côte atlantique des États-Unis, ils ont ensuite rallié La Nouvelle-Orléans, alors même que la Louisiane, vendue par Napoléon, devenait états-unienne.

Ce groupe, composé de colons (blancs et libres de couleur) et d’esclaves, a fait plus que doubler la population de la ville dans la première décennie du XIXe siècle, influençant profondément et durablement la société et la culture de La Nouvelle-Orléans.

Fondant et dirigeant les premiers journaux de la ville (Le Moniteur de la Louisiane, Le Télégraphe, Le Courrier de la Louisiane, L’Ami des Lois, L’Abeille, écrivant pour l’ensemble de la presse (Le Propagateur Catholique ou La Lorgnette), les réfugiés ont influencé durablement la société et la vie politique de leur ville d’accueil.

Avec leurs descendants, ils ont également été à l’origine de nombreux établissements éducatifs, fondant même les deux premiers établissements d’enseignement supérieur de La Nouvelle-Orléans, le Collège d’Orléans (fondé en 1805) et le Medical College of Louisiana (fondé en 1883), plus tard rebaptisé Tulane University.

Leur rôle a été particulièrement important dans les domaines du droit (par exemple l’écriture du Code Civil en 1808 et de sa version révisée en 1828), de la médecine (traitement de la fièvre jaune, entre autres) et de la vie artistique. Leur rôle dans le développement des arts et des infrastructures culturelles a été décisif. Ils ont fondé les premiers théâtres (Théâtre d’Orléans, Théâtre St. Philippe)  et l’opéra, donnant également à la ville de nombreux artistes, acteurs, musiciens et poètes.

Les réfugiés de couleur libres ont été les chevilles ouvrières d’importantes avancées culturelles, religieuses et politiques. On notera, par exemple, une participation à la fondation de l’ordre des Sœurs de la Sainte Famille, l’existence de nombreux poètes qui ont laissé les écrits les plus singuliers de la ville au XIXe siècle (entre autres, la publication collective intitulée Les Cénelles), mais surtout le rôle important de la seconde génération de ce groupe instruit et politiquement actif.

Militants dès l’avant-guerre de Sécession, ces derniers influencèrent la vie politique jusqu’à la fin du XIXe siècle, lorsqu’ils lancèrent le premier mouvement pour les droits civiques, dès le début de la guerre de Sécession. Les frères Roudanez (Louis-Charles et Jean Baptiste) fondèrent un journal, L’Union (1862-1864), Louis-Charles fondant ensuite La Tribune de la Nouvelle-Orléans, premier quotidien noir des États-Unis (1864-1868), défendant des positions extrêmement radicales. On notera également leur rôle dans la création des Amis du Suffrage Universel (en 1865), mais aussi du chapitre louisianais de la National Equal  Rights League et du Comité des Citoyens (en 1891), comité de lutte qui sera à l’origine de la tentative infructueuse d’Homer Plessy pour obtenir la fin de la  ségrégation raciale sur les lignes de chemin de fer qui se soldera par l’arrêt de la Cour  Suprême Plessy v. Ferguson (1898), inaugurant près de soixante ans de ségrégation institutionnelle dans le pays.

Les archives de La Nouvelle-Orléans contiennent de très nombreux témoignages de la vie et de l’influence de ces réfugiés, entre autres sous la forme de correspondances, dont les Sainte-Gême Familly Papers (MSS 100, The Historic  New Orleans  Collection), ou les Lambert Family Papers (MS 244, Howard Tilton Memorial Library, Special Collections, Tulane University).

Parmi les collections notables qui peuvent révéler le sort de ces réfugiés (entre autres leurs lieux d’asile) figurent les registres d’indemnité et secours aux réfugiés dont les originaux sont conservés aux ANOM mais qui sont consultables, sous forme de copies intégrales microfilmées, à la BNF.

 

Publié en mai 2021