Les édifices représentés par ses planches, et surtout la mention de l’incendie d’une pagode pékinoise en construction « il y a quelques années », événement bien daté de 1758 grâce aux sources chinoises, permettent cependant de situer la création de ce recueil au cours des années 1760.

Une coopération franco-chinoise

Il s’agit d’un ouvrage collectif. À part les missionnaires, des peintres chinois durent aussi participer à sa création, comme cela se faisait d’habitude pour ce genre d’entreprise (voir aussi le Recueil des différentes Boutiques de Pékin et des marchandises qu'on y trouve), ce qui peut expliquer la coexistence de plusieurs styles personnels perceptibles dans le tracé, et certaines disparités dans le traitement de la perspective. À cette époque, les missionnaires européens employés comme peintres à la Cour impériale avaient auprès d’eux des apprentis chinois, et il est probable que ces derniers aient été chargés d’une partie des dessins préparatoires comme de l’exécution.

Cet ouvrage fait partie d’un ensemble encyclopédique de documents créés par ces missionnaires chercheurs dans le but de renseigner l’Europe sur les diverses facettes de la Chine. Il ne se contente pas de présenter quelques édifices célèbres, mais adopte un plan didactique. Il commence, dans la première partie, par une présentation des outils et des matériaux de construction, avant de poursuivre par l’illustration de certaines productions remarquables de l’architecture chinoise en tant qu’art : murs, paravents, kiosques, ponts et pagodes. L’auteur tente d’organiser ces éléments en suivant la logique hiérarchique stricte de l’architecture chinoise, et manifeste une conception claire des édifices bâtis en tant qu’indicateurs du rang social chez les Chinois. Cela se voit surtout dans la seconde partie, où l’auteur adopte un ordre rigoureux de présentation, allant d’une modeste maison du peuple jusqu’à un luxueux pavillon à trois niveaux du jardin impérial, en passant par des résidences de lettrés, des jardins privés et des demeures princières.

Panorama de l’architecture officielle à l’ère Qianlong

Tous les éléments architecturaux présentés dans ce recueil relèvent du style officiel qui domine alors la Chine du Nord, ceux des autres régions, sans doute considérés comme secondaires, n’étant pas inclus. Cette lacune peut aussi s’expliquer par la mobilité restreinte des missionnaires européens dans l’empire après la Querelle des rites, l’existence de la Mission chrétienne en Chine ne se justifiant plus désormais que par la présence de quelques missionnaires affectés en tant qu’artistes ou savants à la seule Cour de Pékin. Parmi les bâtiments représentés, on peut identifier certains exemples qui se situaient réellement dans les jardins impériaux de Pékin (Vol. 2, vue 59, 63, 65). Mais une bonne partie d’entre eux doivent être issus de l’imagination des peintres et non de structures réelles, surtout dans le cas des kiosques richement ornés et des tai ou terrasses élevées. Cela ne veut pas dire, cependant, que ces planches soient de pures fantaisies : elles représentent d’une manière assez réaliste la mode architecturale en Chine au milieu du XVIIIe siècle, sous le règne de l’empereur Qianlong (r. 1736-1795), monarque artiste animé d’un goût « baroque », et c’est pourquoi l’on peut considérer cet Essai sur l’Architecture chinoise comme une sorte de catalogue du style impérial Qianlong : l’image de l’architecture chinoise transmise par cet Essai, aux yeux des historiens de l’art d’aujourd’hui, manifeste un certain caractère « rétro-futuriste », celui d’une Chine qui serait éternellement sous le règne de l’empereur Qianlong.

Une visée scientifique

Tout aussi remarquable est le fait que cet ouvrage porte un jugement de valeur globalement positif, emblématique de l’époque, sur l’art architectural de la Chine. Il évite d’en transmettre une image incompréhensible, et ne met l’accent sur aucune étrangeté ; au contraire, il cherche à montrer que l’architecture des Chinois, bien qu’exotique, possède sa logique propre. Il essaye pour cela d’expliquer tous les traits qui pourraient paraître étranges aux yeux des Européens, parmi lesquels la lourde et complexe toiture, le fait que la plupart des bâtiments ne possèdent qu’un seul niveau, et même l’idée que « les peuples en Chine sont logés assez mal dans presque toutes les Provinces (Vol. 2, vue 119) ». Selon l’auteur, tout cela peut parfaitement s’expliquer par le climat, la recherche de demeures saines, et les visées morales parfois mystérieuses de l’autorité chinoise. Vers la fin de cet Essai, l’auteur pousse encore ce point de vue, en affirmant que « plus on examine le gouvernement chinois et ses opérations, plus on voit que tout est médité (Vol. 2, vue 120) », l’architecture en constituant l’une des preuves.