Ces calendriers sont les témoignages d’une grande continuité mais aussi de nouveautés, notamment venues de l’Occident par l’entremise des missionnaires. Majoritairement de nature officielle, ils recèlent néanmoins un rare exemplaire d’origine populaire. 

Quarante-quatre calendriers de 1652 à 1900

En dehors des calendriers provenant de Dunhuang, la BNF conserve 51 calendriers, dont sept ne sont pas à proprement parler des calendriers mais des éphémérides relevant pour une année donnée, mois après mois, jour après jour, la position du soleil, de la lune et des planètes, etc. ; le plus ancien d’entre eux (1674) comporte une étiquette collée sur sa couverture indiquant en latin que le missionnaire jésuite Ferdinand Verbiest (1623-1688) en est l’auteur (Chinois-4926).  Les calendriers annuels couvrent la période allant de 1652 à 1900. Un autre calendrier (Mandchou 213), très abimé et dépourvu de date, peut toutefois être situé avant 1782 en raison de l’estampille de la Bibliothèque royale apposée sur l’une de ses pages. Le nom employé pour ces calendriers est Shixian li 時憲曆, calendrier de l’Observance du temps (céleste) puis, à partir du règne de l’empereur Qianlong 乾隆 (r. 1735-1796), le caractère li 曆 est remplacé par shu 書, livre, en raison de l’ « évitement » (hui 諱) du nom de naissance du nouvel empereur. Mis en service par la dynastie des Qing, ce calendrier fut élaboré par les pères jésuites, dont en particulier Johann Adam Schall von Bell (1592-1666), à la fin des Ming (1368-1644). Il s’inspirait du calendrier occidental version Tycho Brahe (1546-1601), du moins pour sa partie astronomique.  

Calendriers annuels en chinois et en mandchou, un calendrier populaire

A l’exception des calendriers du xviie et du xviiie siècle, la majorité d’entre eux a été déposée par Paul Pelliot à la BNF. Ils sont presque à part égale écrits soit en chinois soit en mandchou, ces derniers portant pour la plupart sur les années courant de la moitié du xixe siècle jusqu’à 1900. Certains des calendriers en mandchou sont de très belle facture, de grand format (aux alentours de 35-40 cm x 20-1 cm), avec une couverture et un étui en satin jaune, leur provenance pourrait être « la bibliothèque impériale de Peking », ainsi que l’affirme un signet placé dans l’un d’entre eux (Mandchou 295).  Ce sont en tout cas des calendriers officiels ou des copies fidèles, dotés le plus souvent d’un encart sur la couverture annonçant que le Bureau impérial de l’Astronomie en est l’auteur et le distributeur exclusif dans tout l’empire, paré du sceau impérial en rouge de cet officine et assorti sur le dos de l’ouvrage d’un avertissement aux contrefacteurs qui encourent les plus grands châtiments.  Nous savons que cet avertissement n’a de fait jamais empêché la fabrication de copies « pirates ». En témoigne le plus ancien calendrier de ces fonds : daté de 1652 (Chinois-4974), il a été compilé par un certain Su Shougao 蘇壽高 de Zhangzhou 漳州 dans l’actuelle région méridionale du Fujian, et probablement imprimé dans le même endroit. Comme bon nombre de calendriers populaires, son format est réduit (23,5 x 12,5 cm) et sa gravure de piètre qualité ; la partie introductive diffère grandement, hormis pour la date des périodes solaires, de la version officielle, notamment dans ce cas l’exposition d’une méthode d’usage de talismans pour guérir les maladies en fonction des jours, une manière au fond de contourner l’interdit.

Contenu des calendriers officiels

D’une manière générale, les calendriers officiels, imprimés pour le chinois et manuscrits pour le mandchou, comportent trois sections distinctes : 1) une partie introductive ; 2) le calendrier ; 3) une partie finale. La première partie, une sorte d’introduction, comporte les dates et heures des périodes solaires ; le Diagramme des Neuf palais couleur, ce qui atteste d’une remarquable continuité avec les calendriers de Dunhuang (ixe-xe siècle); les dates et heures des levers et couchers du soleil et des périodes solaires dans toutes les provinces de l’empire, une nouveauté apportée à la Cour par les missionnaires ; de manière plus erratique, apparaissent la liste des soixante binômes avec leur agent induit (Liushi hua jiazi六十花甲子, les soixante fleurs des binômes) et la localisation d’esprits calendaires. La partie calendrier jouit d’une bonne mise en page, très aérée pour les calendriers manchous, le plus souvent une édition bicolore en noir et rouge pour celle qui est rédigée en chinois (en rouge les phases lunaires, les noms des palais couleur du mois, d’esprits journaliers, des périodes solaires, et les levers et couchers du soleil). La rubrique mensuelle, avec ses esprits et son palais couleur, précède les rubriques journalières, divisées en une partie calendaire (quantième, binôme sexagésimal…des jours) en haut, et une partie hémérologique avec les esprits journaliers et les activités permises ou non au jour le jour, en bas. Au-dessus des rubriques journalières apparaissent les phases lunaires. La dernière partie recense des méthodes hémérologiques diverses : la liste du numéro des palais des hommes et des femmes sur une soixantaine d’années ; la localisation des esprits calendaires les plus importants ; les transferts du contre part de Jupiter (Taisui 太歲) ; le transfert de l’esprit du jour (Riyou shen 日遊神) et la localisation de l’esprit humain dans le corps de l’homme (renshen 人神), ces deux méthodes elles aussi héritées des calendriers de Dunhuang ; la localisation de Vénus (Taibai 太白) en fonction des jours ; les pronostics d’après les jours d’apparition des comètes (Changduan xing長短星) ; les jours des cents interdits (Baiji ri百忌日), ceux pour sacrifier au dieu du Foyer (Zaoshen 竈神), pour se laver la tête (Xitou ri 洗頭日); les jours du transfert des malheurs pendant lesquels on ne peut pas prendre des médicaments (Youhuo ri 遊禍日); les jours de foudre (Tianhuo ri 天火日) où il est conseillé de ne pas porter des vêtements de paille ; les premiers jours des mois funestes pour festoyer et se divertir et enfin le diagramme de la méthode pour se marier (Jiaqu Zhou tang tu 嫁娶周堂圖) et parfois la méthode pour  réparer la maison en fonction des cinq noms patronymiques (Wuxing xiuzhai五姓修宅)  (exemple de calendrier en mandchou : Mandchou 192).

Calendriers et missionnaires

En toute fin du calendrier est placé un tableau qui répertorie les noms des fonctionnaires du Bureau de l’astronomie chargés du calendrier. C’est ainsi que sont mentionnés les noms de Tomàs Pereira (1645-1708) 徐日昇 et d’Antoine Thomas (1644-1709) 安多 pour le calendrier de 1693 (Chinois-4979). Ils n’ont pas de grades officiels : ils sont par intérim « chargés des méthodes calendaires » (zhili lifa 治理曆法), en l’absence de Claudio Filippo Grimaldi  閔明我 (1638-1712). Grimaldi avait en effet été nommé directeur du Bureau de l’astronomie, à la suite de Schall et de Verbiest, mais avait été envoyé en mission en dehors de la Chine de 1686 à 1694. Mais le plus intéressant de ce point de vue est probablement le calendrier de 1768 (Chinois-4980). Non seulement trois noms de missionnaires jésuites apparaissent dans ce tableau, Augustin de Hallerstein 劉松齡  (1703-1774), Antoine Gogeisl 鮑友管 (noté Gogais, 1701-1771) et Felix da Rocha 傅作霖 (noté D'Arocha, 1713-1781), mais de plus tout au long du calendrier sont insérés des feuillets qui traduisent en latin le contenu du calendrier. Une lettre, du 9 décembre 1768, nous apprend que ces traductions ont été faites par le père augustinien espagnol Juan Rodriguez (1724-1785), aidé par « trois pères de la Société (de Jésus) », à l’attention de l’abbé René Gallois (ou Galloys), qui était « Naturaliste du Roi et du Jardin royal ». L’abbé avait fait le voyage à la Chine de 1764 à 1765 pour rapporter à Lorient des plantes pour le jardin botanique. Il est à nouveau envoyé à Canton en 1767 pour y rapporter des plantes à acclimater à l’Isle de France (île Maurice). En 1768, il envoya une lettre à Rodriguez pour lui demander de lui envoyer une grammaire chinoise ou d’en composer une pour lui. Hormis deux dictionnaires manuscrits Latin-Chinois et Chinois-Espagnol et un livre d’exercice, il ne reste au nom de Rodriguez que cette grammaire du chinois en espagnol, Arte de lengua chinica (Biblioteca Nacional de España), hélas restée à l’état de manuscrit mais qui précède d’une trentaine d’années celle de Rémusat, Elémens de la grammaire chinoise et, désormais, cette traduction du calendrier chinois, qui apparemment est passée inaperçue.

 

L’auteur remercie Pierre-Emmanuel Roux, Martin Ramos et Catherine Jami pour leurs aides et compléments apportés à cette courte notice.

 

Légende de l'illustration : 順治壬辰Shun zhi ren chen.Calendrier officiel pour 1652 : calendrier populaire de 1652.