Philologue scrupuleux et méticuleux, esprit doué d’une curiosité sans frontières et d’une prodigieuse mémoire, il alliait à sa parfaite connaissance du chinois ancien et moderne la pratique de langues diverses comme le turc, le ouïgour, le mongol, le tibétain, le sanscrit, etc. Il se montra aussi compétent à collecter les œuvres d’art et les livres qu’à identifier les inscriptions et les manuscrits qui entrèrent grâce à lui dans les collections nationales françaises. Cependant, loin d’être un savant confiné dans son cabinet, Paul Pelliot possédait un tempérament d’explorateur hors pair et d’homme d’action énergique et courageux, s’illustrant lors du siège des légations à Pékin en 1900, ce qui lui valut la Légion d’honneur à l’âge de vingt-deux ans et, plus tard, la Military Cross aux Dardanelles où il fut mobilisé en 1914. Au cours de son expédition en Asie centrale, il n’hésita pas à quitter la caravane pour partir à cheval reconnaître le tracé oublié d’une route de haute montagne ou pour recueillir des inscriptions épigraphiques dans des sites éloignés.

Diplômé de l’École des Langues orientales vivantes pour le chinois et de l’École des Sciences politiques, licencié ès-lettres en anglais, Pelliot se destinait à la carrière diplomatique lorsqu’il fut remarqué par les orientalistes les plus renommés de son temps, le sinologue Édouard Chavannes et l’indianiste Sylvain Lévi, qui le persuadèrent de s’orienter vers l’étude de l’Asie ancienne. Pelliot débuta sa carrière de professeur à l’École Française d’Extrême-Orient (EFEO) nouvellement fondée à Hanoï. Dès 1900, il fut régulièrement envoyé en mission à Pékin pour y acquérir des objets d’art destinés au nouveau musée de l’EFEO et des livres chinois pour la bibliothèque de l’École.

À l’instar des autres grandes puissances européennes (Allemagne, Angleterre et Russie), le gouvernement français envoya une expédition française en Asie centrale qui restait alors l’un des derniers territoires méconnus du globe. Paul Pelliot fut nommé à la tête de cette grande mission d’exploration qui sillonna ces vastes étendues entre 1906 et 1908. Il était chargé des aspects archéologiques, historiques et linguistiques. À ses côtés, le Docteur Louis Vaillant, un médecin militaire et son ami d’enfance, s’occupait des relevés topographiques, des observations astronomiques et de l’histoire naturelle. Ils étaient accompagnés du photographe Charles Nouette, auteur des nombreuses photos de la mission et en particulier de celles des grottes de Dunhuang.

Itinéraire de la mission

La mission quitta Paris le 15 juin 1906, passa par Tachkent avant de s’installer à Andijan pour s’occuper des préparatifs matériels de l’expédition. Avec trente chevaux et accompagnée de deux cosaques, la caravane prit son départ le 11 août 1906 pour une expédition qui allait durer plus de deux ans.

La mission s’arrêta d’abord pour six semaines de fouilles à Kashgar où Pelliot recueillit de nombreux manuscrits. Il visita les sites des trois grottes et les ruines de Tegurman. Repartie le 18 octobre, l'expédition parcourut 300 kilomètres jusqu’aux ruines du site monastique de Tumshuk où Pelliot mit au jour un sanctuaire bouddhique. La mission atteignit ensuite Kucha le 2 janvier 1907 et rayonna dans la région. Entre le 16 mars et le 22 mai 1907, les fouilles furent conduites sur le site de Douldour-Âqour, au sud de Kucha, près de Kumtura. Dans la bibliothèque d'un monastère incendié, Pelliot découvrit environ 200 fragments en langue chinoise, ainsi que des manuscrits en écriture brâhmî. Entre le 10 juin et le 24 juillet, Pelliot recueillit d'autres fragments, dont plus de 200 en sanskrit (Udarnavarga) écrits sur écorce de peuplier dans la région de Soubashi, au nord-est de Kucha. À Saldirang, il trouva des permis de caravane et des lamelles de bois portant des inscriptions en tokharien B ou tokharien occidental, dans la langue ancienne de Kucha alors inconnue.

Après huit mois de fouilles dans la région de Kucha, l’expédition reprit la route en passant par Urumqi. Elle se rendit ensuite à proximité de l’oasis de Dunhuang en bordure des déserts de Gobi et du Taklamakan. Elle s’installa du 12 février au 7 juin 1908 au pied du site des grottes de Mogaoku que l’on appelle communément grottes de Dunhuang ou encore Qianfodong, « Grottes des mille Bouddhas ».

Pelliot y explora d’abord minutieusement plusieurs centaines de grottes rupestres, toutes entièrement décorées de peintures murales du sol au plafond, datant de la deuxième moitié du premier millénaire. Pelliot les numérota, en décrivit l'intérieur et transcrivit toutes les inscriptions épigraphiques qui s’y trouvaient tandis que Nouette prenait de nombreux clichés.

L’une des cavités creusées dans la roche, la minuscule grotte n° 17, recelait plus de 65 000 documents manuscrits essentiellement en chinois et en tibétain, mais comprenant aussi d’autres langues et écritures utilisées en Asie centrale comme le sogdien. Les plus anciens manuscrits chinois remontaient au Ve siècle et les plus récents au début du XIe siècle. Il s’y trouvait encore l’un des plus anciens manuscrits chrétiens au monde, un manuscrit en hébreu, des estampages et des feuillets imprimés qui comptent parmi les plus anciens au monde, ainsi que de grandes peintures sur soie, sur chanvre et sur papier. À partir du 3 mars 1908, Pelliot passa trois semaines accroupi dans cette cavité que lui avait ouverte le moine taoïste Wang Yuanlu, gardien du site. Éclairé à la lueur d’une chandelle, il put sélectionner plus de 4 000 rouleaux manuscrits en chinois, presque autant en tibétain, ainsi qu’un petit nombre en diverses langues anciennes dont il négocia l’acquisition auprès de Wang Yuanlu.

L'expédition poursuivit sa route jusqu’à Xi'an où elle s’arrêta pendant un mois à partir du 28 septembre. Pelliot y acheta des objets et des peintures chez les antiquaires, ainsi que plus de dix mille feuillets d’estampages d’inscriptions sur pierre venant principalement du musée lapidaire de la « Forêt des Stèles » de Xi’an (Beilin).

La mission s’acheva à Zhengzhou mais Pelliot voyagea encore quelque temps pour visiter des collections d’art et acheter 30 000 fascicules imprimés d’ouvrages en chinois qui lui semblaient indispensables pour pouvoir former de nouvelles générations de sinologues français à l’étude de la culture chinoise. On y trouve des anthologies (congshu 叢書) et de nombreuses monographies locales (difangzhi地方誌). Ces livres enregistrés sous les appellations Pelliot A & B sont aujourd’hui conservés à la Bibliothèque nationale de France, de même que les estampages.

En fin de son périple, Pelliot se rendit à Pékin pour y nouer des liens avec les érudits chinois de la capitale et les informer de l’exceptionnelle découverte de manuscrits médiévaux à Dunhuang. Il leur montra quelques-uns des manuscrits précieux qu’il avait découverts ce qui permit à la communauté savante chinoise de prendre conscience de l'importance de ce site. Le savant Luo Zhenyu publia dès 1909 une partie des manuscrits montrés par Pelliot. Un comité fut immédiatement créé en Chine pour exiger du gouvernement qu'il récupère les manuscrits restés à Mogaoku.

Peu après son retour en France, Pelliot fut nommé professeur au Collège de France à la chaire de « Langues, histoire et archéologie de l’Asie centrale » créée pour lui en 1911. Seuls la guerre ou ses voyages interrompirent momentanément sa vie consacrée à l’enseignement et à la recherche jusqu’à sa mort en 1945.

Paul Pelliot est reconnu pour ses contributions inestimables aux études extrême-orientales. Entre autres, il s’attacha à déterminer avec précision les lieux de passage qui permirent au bouddhisme de s’implanter en Chine et à analyser les récits des moines itinérants qui empruntèrent la « Route de la Soie ». Parmi ses premiers travaux, on peut mentionner qu’il explora le rapport entre le taoïsme, un système de pensée authentiquement chinois, et le bouddhisme aux premiers temps de son acculturation en Chine, relevant les emprunts mutuels ou les efforts de récupération des tenants d’une doctrine à l’autre. Il s’intéressa au syncrétisme entre bouddhisme et taoïsme tel qu’il apparaît dans un récit devenu populaire, la Conversion des Barbares par Lao Tseu (Laozi Huhuajing 老子化胡經) qui raconte comment le saint fondateur du taoïsme disparut un jour à la frontière occidentale de la Chine tandis que sa doctrine reparaissait plus tard, précisément depuis l’Ouest, pour se répandre sous le nom de bouddhisme dans tout l’Empire chinois.

La figure de Paul Pelliot reste indissociable du site des grottes bouddhiques de Dunhuang et de sa mission en Asie centrale où il fouilla plusieurs sites, notamment dans la région de Kucha. À Dunhuang, Pelliot fit œuvre de pionnier en établissant le premier inventaire scientifique du site des grottes de Mogaoku, en relevant minutieusement les moindres inscriptions murales et en faisant photographier les principales fresques et sculptures. De retour en France, il s’efforça malgré une suite de contretemps de publier ces clichés inédits. Ses carnets de voyage furent publiés beaucoup plus tard. Ses travaux scientifiques menés aux grottes de Dunhuang, qui consignent ses observations du site dans l’état où celui-ci se trouvait au début du XXe siècle, continuent à servir de matériaux privilégiés pour les historiens.

Les documents rapportés par Pelliot arrivèrent à Paris à la fin de 1909. La Bibliothèque Nationale accueillit les manuscrits de Dunhuang tandis que le Louvre recevait les objets, les peintures et les bannières sur des supports en textile. Ceux-ci furent immédiatement exposés au Louvre et sont actuellement conservés au musée Guimet.

L’accès direct par plusieurs générations de spécialistes internationaux aux manuscrits originaux—sutras, textes divers et documents d’archive—rapportés par Pelliot a nourri la recherche dans de multiples domaines et a permis de révéler tout un pan oublié de l’histoire économique, sociale, religieuse et culturelle de la Chine et de l’Asie centrale sinisée. Le travail de catalogue des manuscrits fut entamé par Paul Pelliot et fut poursuivi par Wang Zhongmin 王重民 (1903-1975), un remarquable bibliothécaire de la Bibliothèque nationale de Chine, qui résida à Paris entre 1934 et 1939. Après la Seconde Guerre mondiale, de nombreux sinologues ont poursuivi la rédaction de ce catalogue, comme le professeur Jacques Gernet, puis Paul Demiéville qui créa une équipe d’une dizaine de chercheurs au CNRS afin d’achever ce travail de longue haleine. Les notices de ce catalogue accompagnent désormais les images numériques des manuscrits chinois de Dunhuang, entièrement numérisés depuis 2004 et accessibles en ligne sur Gallica.

Une copie des images numérisées en haute définition est également conservée à l’Académie de Dunhuang et à la Bibliothèque nationale de Chine, suite à un don de la Bibliothèque nationale de France en 2015.
 

Légende de l'image : Paul Pelliot dans la grotte des manuscrits. 1979