Très tôt codifiée dans les milieux aristocratiques et lettrés, elle se caractérise par une manière spécifique d'aménager et d'utiliser les jardins, étroitement liés à un mode de vie spécifique et à une façon d'être au monde. Loin d’être seulement dédiés à la culture des plantes, ces lieux constituent un mode d’habitat associant étroitement architecture bâtie et espaces en plein air, tout en offrant un spectacle à contempler, qui s'adresse à tous les sens et se trouve en perpétuelle mutation.

Le spectacle jardinier

Divers animaux, tels les oiseaux peuplant les frondaisons ou retenus en cage, ou encore les carpes et les "poissons d'or" jinyu金魚élevés dans les étangs participent à ce spectacle. Les végétaux cultivés (arbres, arbustes à fleurs, bambous, et de nombreuses fleurs parmi lesquelles pivoines, orchidées, lotus ou chrysanthèmes) qui changent et se renouvellent au fil des saisons et des floraisons, s’y composent avec des pierres choisies pour leurs formes curieuses, savamment dressées ou empilées pour former des montagnes artificielles jiashan 掇山.

Le modelage du relief s’accompagne de la création de cascades et de cours d’eau sinueux, qui alimentent des bassins ponctués d’îles accessibles par des ponts ou des embarcations. Utilisant une palette délibérément réduite mais renvoyant à tout un répertoire symbolique, ces jardins font constamment référence au monde des représentations littéraires et picturales qu'ils ont eux-mêmes contribué à façonner, aux principaux courants de pensée (confucianisme, taoïsme et bouddhisme) ainsi qu'à une certaine conception holistique de l'univers qui s'exprime notamment par les pratiques d'aménagement du fengshui 風水.

Le spectacle jardinier s’organise souvent en une série de vues jing 景successives calculées pour être découvertes au fil de la promenade, à travers l’encadrement de portes ou de fenêtres, ou « empruntées » depuis divers postes d’observation où l’on peut s’installer. Kiosques et pavillons d’une grande diversité et liberté formelle se répartissent dans l’enclos du jardin. Ji Cheng 計成 (1582-v.1642), l'auteur d'un traité unique en son genre sur l'aménagement des jardins, le Yuanye園冶, rédigé au début du XVIIe siècle, et destiné à une clientèle soucieuse de se renseigner sur le bon goût en la matière, consacre l’essentiel de son livre aux divers types d’édifices qu’il est recommandé d’y construire, appropriables à diverses personnes ou occupations de loisir.

Un cadre de vie à part

Les lettrés furent ainsi eux-mêmes les auteurs, les usagers et les critiques avertis d’innombrables jardins ; ils en ont fait leur cadre de vie idéal : dans ces lieux, il leur était possible, en effet, de prendre refuge, d’échapper aux tracas de la vie officielle et d’occuper leurs loisirs en s’y adonnant à leurs activités favorites. Là, l'homme de bien junzi君子pouvait se récréer en se cultivant lui-même par la pratique des arts yishu藝術 (disciplines lettrées), aux premiers rangs desquels figuraient la poésie, la calligraphie et la peinture. Le jardin yuan 園était ainsi l'outil qui leur permettait de réaliser l'idéal de la retraite solitaire et studieuse, mais aussi d’une sociabilité différente qui s’exprimait par le partage et les échanges avec les pairs.

Les nombreux jardins privés de la région du Jiangnan江南 (au sud du fleuve Bleu), notamment ceux des grands foyers culturels que furent les villes de Suzhou et Hangzhou, furent souvent pris comme modèles de référence et imités au XVIIIe s. jusque dans les résidences impériales de Chine du Nord notamment au Yuanming yuan (Jardin de la clarté parfaite).

La vie au jardin fut abondamment célébrée et commentée dans la littérature et représentée en peinture, les lieux souvent baptisés et commentés par des inscriptions poétiques calligraphiées. Les jardins pouvaient abriter des collections de livres, d’œuvres d’art et d’antiquités, ou encore de plantes et de bonsaïs (penjing 盆景). Ils jouèrent un rôle important dans la connaissance des plantes utilisées en médecine chinoise pour la pharmacopée.

Les jardins chinois et l’Occident

Dès que les premiers contacts directs furent établis, les jardins chinois suscitèrent l’intérêt des Occidentaux, non seulement pour les plantes qui y étaient cultivées, ou les techniques horticoles, mais surtout pour la façon de les aménager et de les apprécier.

Les connaissances acquises dans ce domaine grâce aux témoignages et à la documentation fournis par les missionnaires jésuites, notamment la célèbre lettre du frère Jean-Denis Attiret (1702-1768), publiée en 1747 dans les Lettres édifiantes, décrivant le Yuanming yuan ou par des voyageurs avertis tel William Chambers (1723-1796), eurent une influence considérable sur l’art des jardins en Occident, favorisant au XVIIIe s. l’essor des jardins paysagers et la vogue des jardins dits anglo-chinois. Elles eurent aussi un puissant impact dans l’ensemble des arts décoratifs européens, donnant naissance aux multiples créations de la chinoiserie.

Cet engouement pour une Chine rêvée et cet exotisme jardinier connut un déclin progressif au XIXe s. Après le sac du palais d’été en 1860, ce sont surtout les jardins japonais qui prennent le relais dans l’imaginaire européen. Cette époque fut cependant marquée par l’avènement de la photographie qui permit de transmettre des témoignages aujourd’hui précieux sur nombre de jardins anciens ou disparus et d’en renouveler la vision.