À côté des images produites par des photographes professionnels, autochtones ou occidentaux, l’iconographie sur l’Extrême-Orient au XIXe et au début du XXe siècle est aussi constituée d’innombrables fonds de photographes amateurs : plus ou moins ambitieux et expérimentés, selon leur situation et leur regard particuliers, ils ont pu explorer des contrées et des milieux plus rarement représentés. Firmin Laribe en fait partie. L’Europe, alors à l’apogée de son expansion impérialiste, envoie sur toutes les mers et tous les continents des soldats, des douaniers, des marins, des administrateurs, des négociants, des religieux, qui, au-delà de leur mission propre, vont rapporter de ces pays des objets, des récits, des images ; soit qu’ils y aient été portés par une curiosité préalable, soit que la découverte de mondes dont ils n’avaient pas même une vague notion ait éveillé en eux une fascination qui ne s’épuisait pas fatalement dans un exotisme superficiel.

 Firmin Laribe (1855-1942) est un représentant exemplaire de ces pourvoyeurs d’images lointaines. Né sous Napoléon III à Cajarc, petite bourgade du Lot, d’un père sabotier, il doit à l’armée, dans laquelle il s’engage dès sa majorité, à la fois la promotion sociale et la découverte du monde. L’essentiel de sa carrière, qui le mène jusqu’au grade de capitaine, se passe dans l’infanterie de marine et les troupes coloniales ; il sert au Tonkin entre 1883 et 1895, puis en Chine à partir de 1904, où il aurait commandé la garde de la légation de France à Pékin ; nous ignorons la date de son départ, mais il semble y être resté au moins jusqu’en 1908. Il prend sa retraite dans sa ville natale et se consacre dans les années 1920 à la production de cartes postales sur le Lot, mais aussi la Côte d’azur et le Maroc.

Les 418 photographies conservées au département des Estampes et de la photographie de la BnF constituent manifestement une sélection dans un fonds qui devait être bien plus important. Si les prises de vues datent du séjour de Laribe en Chine, soit entre 1904 et 1910 environ, la datation et le statut des tirages sont plus incertains. Le lot, acquis en 1952, rassemble apparemment des tirages d’avant 1914, et d’autres réalisés plus tard ; il aurait été constitué dans les années 1930 pour un projet éditorial qui n’a pas abouti, ce que paraît corroborer le classement en ensembles thématiques, et l’adjonction d’une notice explicative des images. Les plaques de verre négatives ayant disparu pendant la seconde guerre mondiale, ces tirages sont aujourd’hui le seul témoignage connu de la production chinoise de Firmin Laribe.

 L’existence d’un projet éditorial avorté, le fait même que Laribe se soit reconverti plus tard en producteur d’images, permettent de mieux appréhender les spécificités à la fois thématiques et stylistiques de cet ensemble, qui ne se résume pas à un travail d’amateur éclairé, uniquement désireux d’accumuler des souvenirs à usage personnel. Firmin Laribe semble bien avoir eu pour ambition de constituer une encyclopédie visuelle de la Chine telle qu’il l’avait découverte. Cette intention explique le choix de certains thèmes, et le souci de donner à ces images un caractère illustratif, voire pédagogique. L’influence de la littérature de voyage illustrée, comme la revue Le Tour du monde, a sans doute été décisive pour guider les partis-pris de Laribe.

L’architecture domine cet ensemble. Laribe explore méthodiquement les monuments emblématiques de Pékin et de ses environs : palais impériaux, temples, tombeaux des Ming, observatoire, grande muraille. Les monuments plus modestes, dans la capitale ou dans les provinces — Hebei, Shanxi, avec quelques excursions vers le sud (Hankou) — sont rassemblés en séries (pagodes, portiques, ponts…). Enfin, plusieurs clichés — sans doute les plus intéressants aujourd’hui — témoignent d’une architecture domestique (maisons, boutiques), largement disparue. Toutes ces vues d’architecture relèvent d’un classicisme maîtrisé : cadres soignés, ni trop proches ni trop lointains ; choix majoritaire de compositions diagonales qui permettent de percevoir le déploiement des constructions dans l’espace, sans exclure le recours au point de vue frontal quand il se justifie ; disposition de figurants locaux pour donner l’échelle des bâtiments. L’existence de plusieurs séries sur les sculptures et objets d’art vient compléter le caractère encyclopédique de cet ensemble.

Enfin, de nombreux portraits et scènes pittoresques s’attachent à illustrer la diversité ethnique et sociale de la population chinoise. Là encore, tout démontre que Firmin Laribe n’a pas collecté ces images au hasard, mais qu’il avait élaboré un véritable programme : à côté de scènes de rue prises sur le vif et de passants ayant accepté de s’arrêter quelques instants pour le photographe, de nombreux portraits, individuels ou collectifs, sont manifestement mis en scène, dans des lieux (sans doute des cours de la légation de France) et des dispositifs (estrade, petit mobilier, drap de fond) qui se retrouvent sur plusieurs clichés. Laribe a su convaincre ces personnages de venir poser pour lui et enrichir ainsi sa galerie chinoise.

Et quand il ne pouvait représenter certains sujets d’après nature, il n’a pas hésité à compléter la série par des images d’autres photographes : c’est le cas de certains portraits d’atelier, dont les toiles peintes et les accessoires opulents tranchent avec le modeste dispositif de Laribe, mais aussi des portraits de personnalités historiques, en particulier la famille impériale. L’émouvante image du petit Puyi, le dernier empereur, âgé d’à peine trois ans, ou les extravagantes mises en scène de l’impératrice douairière Cixi sont ainsi l’œuvre de Xunling (ca 1880-1943), photographe attitré de la cour. Il n’est pas anodin que Firmin Laribe ait ainsi tenu à inclure ces personnalités : l’époque de son séjour en Chine correspond en effet aux ultimes convulsions politiques qui allaient entraîner en 1912 la chute des Qing, l’abolition d’un régime impérial plusieurs fois millénaire, et l’avènement chaotique de la république. En rassemblant ainsi les dernières images d’une Chine immémoriale à la veille de basculer dans les temps modernes, Firmin Laribe était bien conscient de témoigner pour l’Histoire.