En 1847, le jury du Prix Volney de l’Institut décerne la médaille d’or à un Essai historique et théorique sur les langues sémitiques en général et sur la langue hébraïque en particulier. Son jeune auteur de 24 ans, Ernest Renan, s’était proposé de faire « pour les langues sémitiques ce que M. Bopp a fait pour les langues indo-européennes ». En d’autres termes, l’objectif du mémoire – dont le manuscrit se trouve aujourd’hui dans quatre cahiers conservés à la Bibliothèque de l’Institut de France – était d’établir une grammaire comparative des langues sémitiques, en suivant les traces du célèbre philologue et linguiste allemand, qui avait commencé à publier en 1833 sa Vergleichende Grammatik des Sanskrit, Zend, Griechischen, Lateinischen, Litthauischen, Gothischen und Deutschen, dont le sixième et dernier volume paraitra en 1852.

Renan publie son essai en 1855 sous un titre explicitant davantage le courant scientifique dans lequel il aspire à insérer son travail : Histoire générale et système comparé des langues sémitiques. Dans la préface, il avoue néanmoins que l’introduction générale de caractère historique, dans le passage du mémoire au livre, prit de plus en plus d’importance jusqu’à devenir « une moitié du livre lui-même ». Il décida alors de diviser l’ouvrage en deux parties, une historique, l’autre théorique, et de destiner la deuxième à une publication ultérieure. Mais ce second volume théorique, qui aurait dû contenir le « système comparé des langues sémitiques », bien qu’annoncé dans les préfaces de la deuxième (1858) et de la troisième édition (1863), ne verra jamais le jour. Comme en guise de justification à posteriori, Renan déclarait dans la préface de 1855 : « Les langues étant le produit immédiat de la conscience humaine se modifient sans cesse avec elle, et la vraie théorie des langues n’est, en un sens, que leur histoire ».

Les livres II, III et IV de l’ouvrage retracent les trois périodes du développement des langues sémitiques (hébraïque, araméenne et arabe, avec leurs subdivisions en branches). Mais ce sont surtout les livres I et V, les « Questions d’origine » et les « Conclusions », où Renan construit une véritable théorie des « peuples sémitiques », qui auront, sans doute au delà des intentions de son auteur, une postérité importante dans l’antisémitisme savant du XIXe et XXe siècle. En suivant les théories romantiques allemandes, selon lesquelles les langues sont étroitement liées à l’esprit de chaque peuple, Renan transpose une série de considérations linguistiques sur un plan ethnoculturel. Ainsi, les sémites se reconnaissent-ils presque exclusivement « à des caractères négatifs » puisqu’ils ne possèdent ni mythologie, ni science, ni philosophie, ni curiosité, ni objectivité, ni sentiment des nuances, ni arts plastiques, ni épopée, ni vie politique, ni organisation, ni variété. « La race sémitique – écrit Renan – comparé à la race indo-européenne, représente réellement une combinaison inférieure de la nature humaine ». Une seule qualité, l’instinct religieux, est l’apanage exclusif des sémites : « le MONOTHEISME en résume et en explique tous les caractères ».

Renan précisera et clarifiera dans ses œuvres suivantes, surtout après 1870, ses positions sur les questions « sensibles » de la race et de l’antisémitisme, en enrichissant ses arguments d’une profondeur et d’une nuance qui font visiblement défaut à son Histoire des langues sémitiques. Cependant, la conception qui fait du monothéisme une intuition soudaine et immédiate des peuples sémitiques (caractéristique, au demeurant, que Renan considère d’une importance capitale pour le progrès de l’humanité) restera toujours l’idée directrice de son œuvre. Cette théorie suscitera de longues controverses avec des savants, parmi lesquels certains de ses propres confrères de la Société Asiatique, qui lui reprocheront à plusieurs reprises son refus dogmatique d’admettre les preuves, tirées de l’épigraphie phénicienne ou des études sur l’assyrien, d’une évolution historique – du polythéisme au monothéisme – des religions sémitiques.