Si les voyageurs en Orient sont légion, plus discrètes sont les voyageuses qui parcoururent ces régions par goût au xixe siècle. La princesse italienne Cristina Trivulzio di Belgiojoso (1808-1871) est une pionnière par obligation. Son départ pour l’Orient n’est pas dû à la passion mais à un bannissement politique. Les deux ouvrages que lui inspira son exil, rédigés en français, Emina. Récits turco-asiatiques (1856) et Asie mineure et Syrie. Souvenirs de voyages (1858), n’en sont que plus originaux.

Relativement rares sont en effet, comparés aux récits des voyageurs en Orient, les témoignages des voyageuses. Dans cette rubrique consacrée à l’Orient des écrivains, on s’en voudrait de passer sous silence les Turkish Letters (1763) de Mary Wortley Montagu, pionnière de la variolisation ; les Souvenirs d’une fille du peuple ou La Saint-Simonienne en Égypte (1866) de Suzanne Voilquin ; La Perse, la Chaldée et la Susiane (1887) et À Suse. Journal des fouilles (1888), de l’archéologue Jane Dieulafoy dont le roman historique Parysatis (1890), situé dans la cour des Achéménides, fut mis en musique par Saint-Saëns sur un livret de l’auteur ; ou encore Les Pays Lumineux. Voyage en Orient (1879) de Louise Colet, qui n’est pas seulement la compagne de Flaubert.

Née à Milan, alors capitale de l’Italie napoléonienne, dans une vieille famille aristocratique, Maria Cristina Beatrice Teresa Barbara Leopolda Clotilde Melchiora Camilla Giulia Margherita Laura Trivulzio n’était pas prédestinée à la vie aventureuse. Elle n’en connaîtrait pourtant pas d’autre. Orpheline de père, riche héritière, elle épousa en 1824 le prince Emilio Barbiano di Belgiojoso, dont elle se sépara après quelques années. C’est par son professeur de dessin, Ernesta Legnani-Bisi, partisane de l’indépendance italienne et proche de la « Società delle Giardiniere » qui réunissait les femmes affiliées au carbonarisme, que Cristina se rapprocha du mouvement des conspirateurs, au grand dam de l’élite milanaise qu’elle finit par fuir à Paris, où elle fréquente Franz Liszt, Heinrich Heine, George Sand, Alfred de Musset, Augustin Thierry auquel la lia une forte amitié. Balzac, dans l’étude qu’il consacra à La Chartreuse de Parme en 1840, affirma que la princesse Belgiojoso avait inspiré le personnage de la Sanseverina, ce que Stendhal nia formellement. Dans ses Soirées du Stendhal Club, en 1905, Casimir Stryienski relata « la rupture éclatante qui sépara Musset et la princesse Belgiojoso », que le poète immortalisa dans un croquis exagérant sa maigreur et dans un poème féroce, Sur une morte, où il brocardait sa pâleur extrême qui lui valut le surnom de « la femme verte » dans le monde et qui, rapporte toujours Stryienski, excita la verve d’un paysan : « Est-elle assez fainéante, elle ne se donne même pas la peine de se faire enterrer ! » L’envie dicta un chef-d’œuvre de méchanceté à Daniel Stern (nom de plume de Marie d’Agoult, la compagne de Lizst), en 1880 dans ses Souvenirs : « Jamais femme, à l’égal de la princesse Belgiojoso, n’exerça l’art de l’effet. Elle le cherchait, elle le trouvait dans tout ; aujourd’hui dans un nègre et dans la théologie ; demain dans un Arabe qu’elle couchait dans sa calèche pour ébahir les promeneurs du Bois ; hier dans les conspirations, dans l’exil, dans les coquilles d’œuf de l’omelette qu’elle retournait elle-même sur son feu, le jour qu’il lui plaisait de paraître ruinée. Pâle, maigre, osseuse, avec des yeux flamboyants, elle jouait aux effets de spectre ou de fantôme. Volontiers elle accréditait certains bruits qui, pour plus d’effet, lui mettaient à la main la coupe ou le poignard des trahisons italiennes à la cour des Borgia. »

Rien ne fut cependant moins futile et plus loin de l’effet que la vie de cette passionaria. Après avoir publié, en 1842, un Essai sur la formation du dogme catholique, et traduit en 1844 La Science nouvelle de Giambattista Vico, elle livra à la Revue des deux mondes, de septembre 1848 à janvier 1849, un long feuilleton sur « L’Italie et la révolution italienne de 1848 ». De retour en Lombardie après avoir rendu visite en Angleterre à Louis Napoléon Bonaparte en exil, influencée par le fouriérisme, Cristina Belgiojoso transforma son palais en phalanstère. À Naples au moment des Cinq Journées de Milan qui chassèrent les Autrichiens, elle regagna sa ville natale avec deux cents Napolitains dont elle finança le voyage. Le retour des Autrichiens la chassa vers Rome, en première ligne lors de l’instauration de la République romaine en 1849 : les libéraux lui confièrent l’organisation des hôpitaux. Cette révolte brisée à son tour, avec l’aide de la France malgré les promesses du futur Napoléon III, Cristina fut contrainte de s’embarquer pour Malte avec une poignée de compagnons d’infortune. Sa fuite la mena jusqu’en Anatolie, à Çakmakoğlu près d’Ankara, où elle créa une exploitation agricole avec les autres exilés et sa fille Maria, née en 1838 de père inconnu. Elle vécut en Turquie jusqu’en 1855, jusqu’au moment où les autorités autrichiennes l’autorisèrent à regagner sa demeure de Locate. Pendant les cinq années qu’elle passa en Asie mineure, la princesse consigna ses souvenirs et rédigea des récits largement autobiographiques, qu’elle adressa dès son retour à la Revue des deux mondes où ils parurent sous le nom de Christine Trivulce de Belgiojoso avant d’être réunis en volumes : « La vie intime et la vie nomade en Orient » (février-septembre 1855) et les « Récits turco-asiatiques » (mars-septembre 1856, novembre-décembre 1857 et avril 1858). Ces « scènes de la vie turque » se distinguent de toutes les relations masculines de voyage en Orient. D’abord parce que Cristina, même si elle quitte fréquemment son domaine pour explorer la région, n’est pas une voyageuse au même titre que les Occidentaux en quête de couleur locale : établie en Turquie, elle y travaille et, à la différence de Lamartine qui échoua dans son entreprise agricole de Tiré, elle s’y maintient. Ensuite et surtout, parce que sa double qualité de résidente et de femme lui donne accès aux intérieurs, aux foyers, où elle recueille des confidences et des observations qui se retrouvent dans ses écrits, sans équivalents dans la littérature romantique. Pourtant son nom est rarement mentionné dans l’histoire littéraire. Le monde politique lui manifesta la même ingratitude. Cristina Belgiojoso mourut en 1871, dix ans après l’unification de l’Italie : aucun membre du gouvernement qui devait l’existence à ses combats n’assista à ses funérailles.

 

Légende de l'image : Portrait de Cristina di Belgiojoso-Trivulzio, huile sur toile par Francesco Hayez. 1832