Les Souvenirs, impressions, pensées et paysages, pendant un voyage en Orient, apparaissent comme le fleuron d’un genre consacré par le romantisme à la suite du Voyage en Égypte et en Syrie (1787) et des Ruines (1791) du philosophe et orientaliste Volney.

Ces quatre volumes s’inscrivent entre l’Itinéraire de Paris à Jérusalem de Chateaubriand (1811) et le Voyage en Orient de Nerval (1851). Ils se démarquent du précédent, car Lamartine se montre bienveillant envers l’Islam tandis que Chateaubriand se présente comme le porte-parole de la Croix contre le Croissant, et n’annoncent pas la singularité du suivant. Leur succès fut constant jusqu’au début du xxe siècle, comme l’indiquent des rééditions nombreuses.

La BnF conserve six albums numérotés de la main de Lamartine, ressemblant à des carnets de dessin, portant l’étiquette du fournisseur attitré de Lamartine, Giroux (legs de Valentine de Cessiat de Lamartine en 1897, Voyage en Orient, Notes : 10 juillet 1832-13 septembre 1832). S’y ajoute, à l’écart en raison de son caractère disparate, un septième album limité à huit feuillets intitulés « Athènes et le Parthénon », relié en tête d’un ensemble comprenant d’autres fragments. Ces albums sont la matrice des deux premiers volumes de 1835, depuis l’embarquement à Marseille jusqu’au départ de Beyrouth pour Baalbek. La BnF conserve également le manuscrit de Fatallah Fayîgh, retranscrit dans le vol. 4 du Voyage en Orient. Le don a été enregistré le 24 juin 1837. Dans la colonne « Titre des ouvrages » figure la mention suivante : « M. le Ministre de l’Instruction publique a envoyé un manuscrit arabe acquis en Syrie par M. de la Martine, qui en a donné la traduction dans son Voyage en Orient et qui en fait présent à la Bibliothèque. Ce manuscrit est intitulé en français : Manuscrit arabe du voyage de Sayghir-Drogman de M. Lascaris = 1833 = à Mr de Lamartine et Tableau des tribus arabes de Syrie, complément du ms. »

Le périple de Lamartine, initialement conçu pour chercher l’inspiration de deux grands poèmes épiques, Jocelyn et La Chute d’un ange, n’obéit pas à l’impératif de la plupart des voyages en Orient : la fuite, l’évasion, la récolte de couleur locale. Lamartine, qui rêvait de découvrir l’Orient depuis qu’il avait admiré les gravures le représentant dans la Bible de Royaumont lue par sa mère, était assailli de doutes métaphysiques au moment de son départ. Le spectacle de la rivalité des cultes dans les Lieux Saints aggrava une crise qui entraîna le poète vers une sorte de déisme dont témoignent maints passages de son récit, mis à l’Index par le Saint-Office en 1836, ainsi que sa méditation poétique et philosophique en vers, Le Désert ou l’Immatérialité de Dieu, parue dans le XIe Entretien du Cours familier de littérature en novembre 1856.

            Dans son Voyage en Orient, Lamartine mentionne la Gerusalemme liberata de Torquato Tasso. Le romantisme s’enticha de vastes poèmes héroïques qui réinvestissaient les archétypes tragiques de l’Antiquité : la Jérusalem délivrée (1581) du Tasse, qui marqua notamment Delacroix, ou Le Paradis perdu (1667) de John Milton (traduit par Chateaubriand pendant son exil en Angleterre), épopée de l’ange déchu Lucifer dont les réminiscences affleurent dans les Méditations, dans La Chute dun ange et dans Jocelyn. C’est dans ce contexte que s’inscrit la « Description de Jérusalem » qui introduit la traduction nouvelle de la Jérusalem libérée par Philipon de la Madelaine, en 1841 : même censuré par le Vatican, Lamartine demeurait le peintre par excellence de la capitale des trois monothéismes.

            La motivation du départ de Lamartine pour l’Orient n’était pas que métaphysique : après un premier échec à la députation, il s’interrogeait sur la compatibilité de l’exercice de la poésie et de la politique : c’est en Syrie, désespéré par la mort à Beyrouth de sa fille unique, Julia, qu’il apprit, en 1833, son élection comme député de Bergues : légitimiste, il passa à la gauche en 1837. À son retour à Paris, Lamartine prononça à la Chambre, le 4 janvier 1834, le premier d’une longue série de discours sur la Question d’Orient (tous les discours politiques de Lamartine ont été réunis en 6 volumes dans La France parlementaire, 1864-1865). Initialement favorable au démantèlement de l’Empire ottoman, il se reprocha ensuite son attitude au point de devenir un des plus fervents avocats de son intégrité. Après son échec à la présidence de la République en 1848, ruiné et sans avenir en France, Lamartine sollicita du sultan Abdül-Médjid, par l’entremise du grand vizir Mustapha Reschid Pacha, la concession d’un vaste domaine agricole en Asie Mineure, Burgaz-Ova, à Tire, dans les environs d’Éphèse. Faute de trouver des actionnaires, Lamartine renonça à sa ferme turque. Craignant de voir des capitaux étrangers s’intéresser de trop près à cette parcelle de l’Empire, la Porte reprit Burghas-Owa le 11 septembre 1852, contre une rente annuelle de 20.000 francs. C’est le début de cette aventure que relate le Nouveau Voyage en Orient (1852), dont des pans entiers sont rédigés par l’ami et voisin de Lamartine, Chamborant de Périssat, qui l’avait accompagné comme expert agricole en Turquie, ou par son secrétaire Charles Alexandre. À son retour Lamartine se lança dans une monumentale Histoire de la Turquie (1854-1855) en 8 volumes, œuvre largement de compilation. Dans un « Post scriptum à la Préface », Lamartine indique, sur six pages, ses sources, ses « titres de créance » : Joseph von Hammer-Purgstal et Ignace Mouradgea d’Ohsson y figurent en bonne place. Dans L’Abdication du poète, Maurice Barrès rapporte une savoureuse anecdote : « Je me rappelle avoir entendu Renan raconter qu’il avait eu l’occasion de consulter, à la Bibliothèque nationale, un ouvrage dont Lamartine avait fait faire des copies, pour son Histoire de la Turquie, je crois. L’exemplaire de la Bibliothèque étant incomplet, le copiste ne s’en était pas autrement préoccupé et l’on en retrouve la lacune dans le travail de Lamartine. M. Renan en éprouvait une indignation qui me permet de comprendre le discrédit total où la pauvre poète était tombé aux yeux de ses contemporains. » Obligé, à la fin de sa vie, de se livrer à des travaux alimentaires, Lamartine n’en éprouva pas moins un constant attachement pour l’Orient comme en témoignent encore, quatre ans avant sa mort, les trois monographies qu’il consacra à Mahomet, à Tamerlan et au Sultan Zizim, réunies sous le titre Les Grands Hommes de l’Orient (1865). Dans les Nouvelles Méditations poétiques, Lamartine confiait : « Je suis né oriental et je mourrai tel. ».

Un des compagnons de voyage de Lamartine, le médecin Delaroière, rédigea lui aussi une relation qui comble certains blancs du récit de l’écrivain, notamment la mort de Julia : Voyage en Orient,  Paris, Debécourt,  1836.

 

Légende de l'image : Alphonse de Lamartine Né à Mâcon, le 21 octobre 1791 - Membre du Gouvernement Provisoire, et de la Commission Exécutive.