L’une des singularités d’Anatole France en son temps, par rapport à Loti, Maupassant ou Lemaître, comme aux générations romantique et parnassienne, est sans doute de n’être presque pas du tout un écrivain orientaliste. Peut-être cette quasi impasse fut-elle un élément de son succès, avant de devenir une cause de sa disgrâce.

Considéré comme l’incarnation du goût français en littérature, France ne fut ni un écrivain voyageur, ni un passeur de littérature étrangère. Ce néo-classique amoureux de l’Antiquité et de la Renaissance italienne, amateur de Prud’hon plus que de Delacroix, a peu éprouvé la tentation du Levant. Son anticolonialisme, rare aussi à l’époque, peut sans doute, en sus de la parfaite rigueur de son humanisme, être considéré comme la face heureuse de cette indifférence marquée.

Nonobstant ce silence, quelques grands textes orientalisants émergent de son œuvre abondante.

Thaïs (1890), roman qui inspira à Jules Massenet son célèbre opéra (1894), long « conte philosophique » en forme d’hagiographie ironique d’influence flaubertienne, reste certes arrimé au monde hellénique, fût-ce sous sa forme hellénistique ; mais Alexandrie y symbolise précisément la délicate jonction des deux mondes, païen et chrétien, et pose ainsi la question d’une orientalisation de la culture classique par le judéo-christianisme. L’exotisme de l’Orient ancien s’y avère bien sûr très présent. Son Alexandrie, ville des contrastes cruels, avec ses « misérables accroupis dans [l’]ombre » de la Porte du Soleil et ses spectacles lubriques, correspond à un topos éprouvé. France se fait aussi, pour l’occasion, peintre paysagiste, décrit le désert, le Nil, les Sphinx. Il s’égaye également, en disciple distancié de François d’Assise, dans l’exotisme animalier : aux profils ciselés des ibis sur le fleuve « père de l’Égypte » répondent les apparitions ironiques de chacals espiègles autour de l’ermite Paphnuce, révélateurs déjà freudiens de l’inconscient érotique à l’œuvre dans son désir de convertir Thaïs, la sulfureuse actrice. La dimension exotique infuse aussi les personnages. Thaïs enfant est évangélisée et baptisée par un esclave noir, Ahmès alias Théodore, dépeint en des termes culturalistes d’époque : «[il] s’asseyait sur ses talons, les jambes repliées, le buste droit, dans l’attitude héréditaire de toute sa race ». France joue même sur la dissonance entre ce personnage et la cérémonie initiatique du premier sacrement, administré à la petite fille à l’issue d’une danse endiablée où « ils roulaient de gros yeux et montraient dans un sourire des dents étincelantes ». « C’est ainsi que Thaïs reçut le saint baptême » conclut-il malignement. S’il y est mention quelquefois des Arabes, ce n’est qu’en passant, et bien sûr l’islam est absent de cet Orient du IVe siècle, comme il l’est de ses deux autres œuvres ayant pour cadre le Levant.

Déjà dans Balthasar (1889), c’est aussi l’histoire du christianisme qui seule a pu mener France jusqu’en Orient. S’ouvrant sur la même phrase évocatoire que Thaïs, chère au conteur (« En ce temps-là »), ce récit – qui donne son nom à un recueil de nouvelles composite où l’inspiration orientale est loin d’être centrale – interpole dans l’écriture sainte les aventures amoureuses de Balthasar et de Balkis, la reine de Saba, telle une préface imaginaire au voyage du Roi Mage en Terre Sainte. Comme dans un conte des Mille et une nuits, les deux amants errent incognitos, car Balkis veut connaître la peur. Balthasar repenti, puis assagi par l’étude de l’astronomie, est élu par le ciel pour suivre l’étoile annonciatrice de la naissance du Sauveur. Cette illustration fin de siècle du mythe de la femme fatale, forcément orientale, est donc attachée à une réécriture, forcément narquoise, de l’Évangile.

Anatole France, héritier assumé des conceptions de son maître Renan et de l’histoire comparée de son temps, s’intéresse donc essentiellement au moment où, par l’effet du jeune christianisme, l’Occident bascule dans l’Orient. Bien que la scène se passe dans la Grèce de son titre, le poème dramatique Les Noces corinthiennes (1876), raconte la même histoire du « Dieu des Galiléens » venu assombrir l’Hellade classique. France, laïc, athée, antireligieux, antichrétien voire tendanciellement néo-païen par libéralisme politique, n’échappe pas à une forme de défiance anti-orientale d’époque, qui, avant son engagement dreyfusard puis malgré lui souvent encore, peut expliquer aussi sa réception favorable par la nationaliste et rationaliste Action française.

         Le Procurateur de Judée (1892, dans l’Étui de nacre), conte le plus célèbre de l’auteur, unanimement loué de Barrès à Sciascia, est à nouveau un fragment d’évangile apocryphe, écrit, cette fois, du point de vue de Ponce Pilate lui-même. France est fasciné par la distance abyssale qui sépare la conception du monde des Romains de l’Empire et celle de la secte chrétienne. Il insiste ici, comme plus tard dans la séquence antique de Sur la Pierre blanche (1905), sur les origines orientales du christianisme dont Marie-Madeleine représente l’essence féminine et l’incarnation sensuelle. Sur ce point comme sur bien d’autres, sa vision peut être mise en parallèle avec les thèses de son contemporain Friedrich Nietzsche. Il est remarquable que cet antijudaïsme historiciste n’ait jamais abouti chez France à son contrepoint habituel, l’antisémitisme, qu’il dénonça toujours avec la plus grande vigueur, tant il ne s’agissait chez lui que d’une relecture de l’histoire du christianisme à visées émancipatrices, dans la tradition des Lumières voltairiennes. De même, lorsque France plaida la cause des Arméniens persécutés en 1897 puis 1915, il prit bien garde de ne pas faire de ce combat humanitaire une cause religieuse ou civilisationnelle impliquant l’islam, religion il est vrai considérée alors comme excentrée et, partant, hors de portée de la critique laïque sans concession dont ce pilier de la Loi de Séparation (1905) fut le pugnace champion.

Légende de l'image : Anatole France. Estampe par A. Zorn. 1906