Si la postérité a surtout retenu quelques romans de lui (Aziyadé, Pêcheur d’Islande, Madame Chrysanthème), réduisant Pierre Loti (Rochefort, 1850-Hendaye, 1923) à un auteur à clichés – clichés qui sont toutefois au nombre des ressorts narratifs de ses écrits –, l’écrivain ne publia pas moins d’une quarantaine de volumes. Loti fut tout d’abord officier : sa condition de marin détermina et orienta sa carrière littéraire, mais si Loti sillonna le monde, ce fut bien l’Empire ottoman qui devint sa seconde patrie.

Le 3 mai 1876, Loti quitte Toulon pour Salonique. S’il a déjà brièvement séjourné à Smyrne et Marmaris en octobre 1869, ce premier voyage n’a cependant pas été déterminant dans la constitution de sa relation à l’Orient. Là, il rencontre une jeune Turque mariée dont il s’éprend : Hakidjé, le modèle d’Aziyadé. Il publie des articles dans Le Monde illustré : ses textes et dessins paraissent dans l’hebdomadaire en page intérieure, puis en couverture. Du 1er août au 17 mars 1877, il séjourne à Stamboul, où il est rejoint par son amante. Il habite successivement Pera, Hasköy, puis Eyüp, se fondant de plus en plus dans la foule, adoptant costumes et coutumes du pays tout en l’observant avec minutie. L’été suivant, en France, quelques-uns des amis à qui il en lit des passages découvrent son « journal turc » : leur enthousiasme le convainc d’écrire un roman, lequel paraît sans nom d’auteur chez Calmann-Lévy le 20 janvier 1879 : Aziyadé (Stamboul 1876-1877). Ce roman ne rencontre aucun succès : ce ne sera qu’un an plus tard, à la faveur de la publication, toujours anonyme, du Mariage de Loti que Loti acquerra une réputation, puis un nom : dans le Monde illustré, un article est signé « M. Loti » ; le pseudonyme complet ne se fixe, lui, qu’en 1882, sur la couverture du Roman d’un spahi, après la révélation de l’identité de l’auteur dans Le Figaro.

Après Aziyadé, l’espace ottoman devient le lieu d’un très grand nombre d’escales et d’expéditions. Ainsi séjourne-t-il de septembre à novembre 1880 à Raguse et au Monténégro (Fleurs d’ennui, 1882). Toutefois, il ne revient à Stamboul même qu’en 1887, lors d’un congé. Depuis la Roumanie où la reine Elisabeth (Carmen Sylva), sa traductrice en allemand, l’a invité, il se rend à Constantinople : lors d’un séjour de trois jours seulement, il apprend la mort d’Hakidjé et de Memet (Achmet) et part à la recherche de leurs sépultures. Il en tirera Fantôme d’Orient (février 1892), le pendant sépulcral d’un premier roman déjà funèbre : tous deux sont les panneaux d’un même diptyque. Il publie en mars 1892 un texte intitulé « Constantinople » dans Les Capitales du monde (Hachette) : le récit sera repris dans L’Exilée (mai 1893).

En congé de février à mai 1894, il effectue un voyage en Terre Sainte. Parti d’Egypte, traversant le Sinaï avant d’atteindre la Galilée et Jérusalem, il poussera jusqu’à Damas et Balbek. Une quête de Dieu le pousse à entreprendre ce périple : ce sera un chemin de Damas sans révélation aucune. Cette traversée de paysages arides ou désertiques sera l’objet d’une trilogie : Le Désert (janvier), Jérusalem (mars) et La Galilée (octobre 1895). Sur le retour, Loti passe par Constantinople, mais ce n’est qu’une étape : il ne retrouve en effet vraiment cette ville qu’en 1903. Le 9 septembre, il prend le commandement de l’aviso Vautour, stationnaire de l’ambassade. Parmi les officiers de son bord, Claude Farrère, qui publiera en 1929 un livre de souvenirs. Durant ce séjour stambouliote, Loti va vivre la plus étrange des aventures. Le 16 avril 1904, il rencontre trois femmes de la haute société turque qui prétendent être des admiratrices. Parmi celles-ci, la journaliste Marie Léra, alias Marc Hélys, instigatrice d’une supercherie qui dépassera tous ses plans. L’amitié de l’écrivain et de ces dames s’étoffera jusqu’à son départ, le 30 mars 1905, et se prolongera par un échange épistolaire ; enfin, un roman paraîtra : Les Désenchantées (juillet 1906). Le canular ne sera révélé par son auteur qu’en 1924, à travers L’Envers d’un roman : le Secret des Désenchantées. Le récit de la journaliste contribuera beaucoup au déclin de Loti, qui sera « l’idiot » des surréalistes, aux côtés du « traître » Barrès et du « policier » France.

En 1907, Loti se rend en Egypte, invité par le leader nationaliste Mustafa Kamel. De janvier à mai, il sillonne le pays : La Mort de Philae paraîtra en janvier 1909. Tout comme dans son récit L’Inde (sans les Anglais), Loti y efface la présence coloniale, éreintant au passage les « cooks » et les « cookesses » du tourisme moderne naissant, pour ne s’intéresser qu’à la civilisation et aux gens du pays : déjà en 1883, dans trois articles cinglants du Figaro, Loti s’était fait le critique de la colonisation. Après son départ en retraite, ses voyages se feront plus rares. Il est toutefois de retour à Constantinople du 15 août au 23 octobre 1910, avant de publier Turquie agonisante en janvier 1913 : il y prend fait et cause pour le pays, et ne reniera jamais son engagement en faveur d’un pays auquel il est intimement attaché et dont il entrevoit aussi le démembrement futur, désiré par les puissances occidentales, comme la fin d’une civilisation. Loti y revient une ultime fois à Stamboul en 1913, y séjournant d’août à septembre, et y est alors témoin de la deuxième guerre balkanique. À Stamboul comme dans le reste du pays, il est désormais traité en héros national.

De la même manière, et même s’il devance en août 1914 la mobilisation des officiers non rayés des cadres, Loti n’en essaie pas moins, un mois plus tard, de dissuader le sultan, par l’intermédiaire d’Enver Pacha puis du prince héritier, d’engager l’Empire dans une guerre dont il a la prescience qu’elle lui sera fatale. Dès lors, les écrits de Loti prendront une tournure plus politique, voire franchement polémique (La Hyène enragée, juillet 1916 ; Quelques aspects du vertige mondial, mars 1917). En 1919, après la guerre, ce seront à nouveau, en faveur de la Turquie et contre ses ennemis réels ou supposés, une brochure : Les Massacres d’Arménie, puis Les Alliés qu’il nous faudrait. En septembre 1920, alors qu’il est fait citoyen d’honneur d’Istanbul, Loti publie La Mort de notre chère France en Orient. Sa dernière œuvre écrite en collaboration avec son fils Samuel, sera, en septembre 1921, Suprêmes Visions d’Orient, récit de son ultime passage dans la ville qu’il aimait tant, et qui avait pris la forme de son insondable mélancolie.
 

Légende de l'image : Portrait gravé de Pierre Loti d'après Eugène Abot