Maurice Barrès (1862-1923), écrivain et homme politique français, élu à l’Académie française en 1906, auteur de romans et de recueils d’impressions de voyage, lie son goût pour l’Orient à la lecture par sa mère de Richard cœur de Lion en Palestine de Walter Scott : « Cette lecture, ces mots d’Orient et de chevalerie généreuse, cette voix surtout se sont répandus sur l’univers précisant, nuançant tout ce que je regarde avec insistance. » « Je suis né pour aimer l’Asie, au point qu’enfant je la respirais dans la fleur d’un jardin de Lorraine […]. » ajoute-t-il, situant la terre natale lorraine à « l’Orient de la France ». Diverses rencontres et livres nourrissent sa rêverie orientale et ramènent ce parfum de l’enfance. Pendant l’hiver 1884-1885, Mme Chodzko, épouse de l’orientaliste, initie Barrès à la poésie persane de Saâdi (Le Boustan, ou Verger, trad. de A.-C. Barbier de Meynard, E. Leroux, 1880), avant que Barrès n’acquière Quelques odes d’Hafiz (trad. de Nicolas, E. Leroux, 1898), Selected poems from the Divani Shamsi Tabriz de Jalalu’ddin Rumi (trad. de Reynold Nicholson, Cambridge, the University press, 1898) ou Les Rubáiyát d’Omar Khayyám (trad. de F. Henry, J. Maisonneuve, 1903). L’art développe aussi son imaginaire: les miniatures persanes, achetées lors de la vente de la collection Raffy à Drouot en 1906 ou les toiles orientalistes, vues au Grand Palais en 1913 ou 1914. À cet Orient poétique des rêves, entretenu par l’Arménien Garabed bey et Anna de Noailles, à la géographie mal déterminée, s’ajoute l’Orient des voyages.

Du 1er mai au 2 juillet 1914, âgé de 52 ans, Barrès accomplit son voyage le plus important en Orient. Il part enquêter sur les religions, d’Alexandrie à Constantinople, en passant par le Liban, la Syrie et la Turquie, trajet que l’on peut suivre dans son guide Baedeker annoté. Quelques années après la loi de Séparation des Églises et de l’État, le député visite les congrégations religieuses françaises pour rendre compte de leur état. Dans l’album de photographies, que lui envoie Victor Chapotot, son compagnon de route, on le voit visiter à Alexandrie les Collèges Sainte-Catherine et Saint-François-Xavier, le pensionnat de la Miséricorde, l’asile Saint-Joseph. Malgré son intérêt pour les chrétiens d’Orient, Barrès n’accomplit pas le pèlerinage en Terre Sainte ; il préfère se livrer à une enquête personnelle sur la mystique orientale et dialoguer avec les chefs religieux de différentes sectes : les Haschichins dans les châteaux d’Alamout, Masyaf et Qadmous et les derviches à Konia constituent les rencontres les plus attendues par le voyageur. Dans une lettre du 12 février 1914, conservée dans le fonds Barrès de la BnF, René Dussaud indiqua à Barrès la bibliothèque orientale utile pour mener cette seconde enquête: Antoine-Isaac Silvestre de Sacy, Exposé de la religion des Druzes tiré des livres religieux de cette secte (Imprimerie royale, 1838), Stanislas Guyard, Fragments relatifs à la doctrine des Ismaélîs (Imprimerie nationale, 1874, extrait du t. XXII), René Dussaud, Histoire et religion des Nosairîs (E. Bouillon, 1900); Voyage en Syrie, octobre-novembre 1895, notes archéologiques (E. Leroux, 1896) ;  Clément Huart, « La Poésie religieuse des Nosaïris » (Journal Asiatique, t. XIV, 7e série, août-septembre 1879) ; M.-C. Defrémery, « Nouvelles recherches sur les Ismaéliens ou Bathiniens de Syrie, plus connus sous le nom d’Assassins, et plus principalement sur leur rapport avec les états chrétiens d’Orient » (Journal asiatique, janvier 1855, t. V, 5e série). Barrès rapporte de son voyage dix-neuf cahiers de notes et de nombreux documents consignés dans le dossier de genèse d’Une enquête aux pays du Levant. À son retour, paraît un seul article sur les congrégations françaises, « La leçon d’un Voyage en Orient ». L’écrivain doit suspendre le projet littéraire du « Journal de Voyage en Orient », destiné à L’Illustration, pour soutenir l’effort de Guerre dans L’Écho de Paris.

Dans le contexte du règlement de la Guerre, marqué par la question du protectorat français en Syrie, Barrès reprend son projet littéraire, en le dédoublant : il écrit d’abord Un jardin sur l’Oronte, conte oriental, « livre de désirs, de rêves et de couleurs », un « oiseau bleu ». L’écrivain, dans un style imprégné de la poésie persane, raconte l’histoire d’amour d’un jeune Croisé, sire Guillaume, pour Oriante, la favorite de l’émir Qalaat el-Abidîn en Syrie. Le livre est prépublié dans la Revue des Deux Mondes en avril 1922 (1ère et 2nde partie)  avant de paraître chez Plon-Nourrit. Il vaut à Barrès une violente querelle des catholiques, qui lui reprochent d’avoir offensé la religion. La BnF conserve une édition illustrée par 17 aquarelles d’André Suréda, gravées sur bois par Robert Dill (Javal et Bourdeaux, 1927). En 1932, Franc-Nohain crée à partir du roman un drame lyrique en huit tableaux, mis en musique par A. Bachelet : plusieurs maquettes du décor, réalisées par René Piot, sont consultables à la BnF, sur le site de la bibliothèque du musée de l’Opéra. Après Un jardin sur l’Oronte, Barrès rédige le récit de son voyage, Une enquête aux pays du Levant (Plon-Nourrit, 1923), qu’il dédie à Henri Bremond, historien du sentiment religieux. En retraçant sa double enquête religieuse, il aspire à symboliser le dialogue de l’Orient et de l’Occident, dans la lignée du Divan de Goethe. Il présente également son livre comme un témoignage pour appuyer la campagne en faveur des congrégations françaises qu’il mène parallèlement : en 1923, il rédige pour la Commission des Affaires étrangères des rapports sur cinq congrégations missionnaires, repris dans Faut-il autoriser les Congrégations ? (Plon-Nourrit, 1923-1924).

Selon Thibaudet, qui découvre Une enquête aux pays du Levant en apprenant la mort de son auteur, la Guerre a eu pour conséquence de placer Barrès à la fin de la lignée des voyageurs romantiques : « Le voyage de Barrès, après ceux de Chateaubriand, de Lamartine, de Gautier, de Gérard de Nerval, aura été le  dernier des voyages romantiques d’Orient, des voyages vers l’Orient romantique. Là encore 1914 marque la grande coupure. Cet Orient n’existe plus. » Pour Barrès, la rêverie sur le jardin oriental perdure par-delà la Guerre et demeure une source d’énergie intérieure : « Chacun de nous, le plus humble, selon sa puissance, invente quelque parterre paradisiaque pour fuir la dégoûtante tristesse de son cœur et l’irritation de son esprit ; de ces rêveries nous sortons, comme d’un sommeil, rechargés de force. »

La bibliothèque de Maurice Barrès est conservée dans un fonds spécial à la BnF, le Z-BARRES.

 

Légende de l'image : Maurice Barrès par Jacques-Emile Blanche. 1890