L’Alhambra ne devait cesser de l’inspirer : dans son Voyage en Espagne, paru en 1843, Gautier décrit longuement la capitale du dernier royaume maure d’Europe occidentale qui lui fournira une réserve d’images inépuisables, après avoir charmé Henry Swinburne et Chateaubriand – qui finit son itinéraire en Orient par où Gautier le commença. Joseph Philibert Girault de Prangey venait de publier, en 1837, ses Monuments arabes et moresques de Cordoue, Séville et Grenade, dessinés et mesurés en 1832 et 1833 dont le second volume rassemblait ses Souvenirs de Grenade et de l’Alhambra : des planches en couleur révélaient au public l’extraordinaire raffinement décoratif des palais nasrides, qu’on retrouve dans certains poèmes d’España (1845). Les décors de l’Orient ne cesseront plus de façonner l’imaginaire de Gautier.

En 1842, il publie La Mille et Deuxième nuit (repris en 1852 dans La Peau de tigre) où apparaît une péri, génie femelle issu de la mythologie arabo-persane qui inspira également Victor Hugo, qu’on retrouve la même année dans le « ballet fantastique en deux actes », La Péri, que Gautier compose avec Jean Coralli sur une musique de Friedrich Burgmüller, représenté pour la première fois à Paris, au Théâtre de l’Académie royale de musique, le 17 juillet 1843. Le goût de l’Orient s’était manifestée très tôt par le hachich dont Gautier partageait le goût avec son admirateur Baudelaire (La Pipe d’opium, 1838 ; Le Club des Hachichins, 1846), par ses lectures et par ses visites au Louvre où il découvre l’art égyptien qui lui dicte plusieurs nouvelles et un roman célèbre (Une nuit de Cléopâtre en 1838, Le Pied de momie en 1840, Le Roman de la momie en 1857). En 1845, Gautier découvre l’Afrique du nord où il voyage en orientaliste, à la suite des peintres qu’il admire : son Voyage pittoresque en Algérie : Alger, Oran, Constantine, la Kabylie (1845), inachevé, demeure inédit jusqu’en 1973. Tel n’est pas encore l’Orient qu’il rêve de découvrir et pour lequel il voit partir en 1843, en éclaireur, son ami Gérard de Nerval qu’il charge, comme il écrivait déjà à son ami Eugène de Nully en 1836, de lui envoyer « quelques pots de couleur locale » pour entretenir son imagination : longtemps, Gautier qui vit de son activité de journaliste et de feuilletoniste doit se figurer l’Orient à travers les relations de ses camarades plus fortunés : en décembre 1846, il donne une admirable description de Constantinople dans la préface au recueil de dessins de son ami Camille Rogier : La Turquie, mœurs et usages des Orientaux au dix-neuvième siècle. En 1852, enfin, il découvre la ville de ses rêves, comme envoyé du journal La Presse dirigé par Émile de Girardin, qui finance ainsi son voyage et celui de sa compagne cantatrice, Ernesta Grisi, laquelle cachetonne dans les théâtres : Constantinople, fruit de deux mois de déambulations, paraît en 1853. La capitale de l’Empire ottoman y est décrite dans tous ses aspects, dans tous ses recoins, avec une plume magistrale guidée par un œil de peintre, de sorte que ce récit apparaît comme la plus vivante et la plus pittoresque, au sens premier, des descriptions de Constantinople, que Gautier oppose ironiquement aux laideurs de la civilisation occidentale et qu’il trouve « assez farce, malgré les progrès des lumières ».

Gautier attendit 1869 et les cérémonies en l’honneur de l’inauguration du canal de Suez pour découvrir l’Égypte, à l’invitation du Khédive dans l’escorte qui accompagne l’Impératrice Eugénie. Il confie la relation de son voyage, par ailleurs détaillé dans sa correspondance, au Journal officiel en 1870. Ces épisodes seront réunis en 1877 dans le recueil posthume L’Orient, qui rassemble de très nombreux articles et préfaces. L’ironie du sort sous forme d’acte manqué transforma ce séjour en voyage immobile : Gautier se cassa le bras en mer et fut condamné à observer le Caire depuis la terrasse de son hôtel (Louise Colet, femme de lettres et compagne de Gustave Flaubert, également invitée à ces festivités, a rapporté l’incident dans Les Pays lumineux. Voyage en Orient, 1879). Le destin transporta ainsi sur la terre des pharaons « l’Orient dans un fauteuil » qui avait si longtemps alimenté l’imaginaire de l’auteur du Roman de la momie, qui déclarait en 1843 à Gérard de Nerval : « Moi je suis Turc, non de Constantinople, mais d’Égypte. Il me semble que j’ai vécu en Orient ; et lorsque pendant le carnaval je me déguise en quelque caftan et quelque tarbouch authentique, je crois reprendre mes vrais habits. J’ai toujours été surpris de ne pas entendre l’arabe couramment ; il faut que je l’aie oublié. En Espagne, tout ce qui me rappelait les Mores, m’intéressait aussi vivement que si j’eusse été un enfant de l’Islam, et je prenais parti pour eux contre les Chrétiens. »

Légende de l'image : Th. Gautier : caricature, assis en tailleur, entouré de chats par Nadar.