« La grâce se venge de notre science » : Delacroix déplorait ainsi, dans ses notes marocaines de 1832, la piètre allure des Européens, comparée à celle des populations qu’il découvrait, drapées à l’antique dans leurs amples vêtements.

Comme l’indiquent les nombreux albums et recueils qui leur sont consacrés, la curiosité admirative du voyageur pour les costumes orientaux est ancienne et durable ; elle exprime certes un goût pour le  pittoresque, mais reflète aussi un mode de connaissance de l’étranger et de son histoire, qui évolue vers une perception nostalgique avant de se transformer en approche plus ethnographique.

Le portrait fameux du Sultan Mehmed II par Gentile Bellini (1480) a tôt montré l’intérêt de l’Europe pour les représentations de scènes ottomanes. Cet intérêt s’accentue avec le changement d’image des Turcs, après notamment l’échec du siège de Vienne en 1683. La fascination mêlée d’inquiétude cède alors la place à une curiosité qui va s’épanouir dans la vogue des « Turqueries » du XVIIIe siècle, dues en partie au succès des Mille et Une nuits, contes traduits par Antoine Galland (1704). C’est à cette période que paraît le Recueil de Cent estampes représentant différentes nations du Levant, publié en 1714 à l’instigation de Charles de Ferriol, ambassadeur auprès de la Sublime Porte. Les planches sont inspirées des tableaux de Jean-Baptiste Van Mour, « peints d’après nature » , en 1707 et 1708. « Rien ne picque davantage la curiosité du lecteur que les habillements des différentes nations, qui toutes semblent affecter de se vêtir d’une manière qui les distingue de leurs voisins » : défilent ainsi l’entourage du Grand Seigneur, les représentants militaires, des figures de femmes filant, se baignant, brodant, faisant de la musique, des représentants de l’Empire ottoman, accompagnés d’une « explication » dont le commentaire est parfois peu empathique. La variété et la précision des planches a suscité l’intérêt de peintres européens tels Watteau, Boucher ou Gian Antonio Guardi. Dans cet esprit est conçu le recueil « de dessins originaux de costumes turcs », réalisés à l’époque du règne de Selim III (1789-1807), où l’on retrouve les personnages de la suite du Sultan.

 C’est une autre atmosphère qui baigne les dessins d’André Dutertre (1753-1852), choisi pour accompagner en tant que dessinateur l’Expédition d’Egypte de 1798. Connu pour avoir réalisé le portrait des membres de celle-ci, il a aussi exécuté une importante série de scènes qui seront publiées dans La Description de l’Egypte. La collection de la BNF est composée de dessins au crayon et d’autres plus élaborés au pastel, représentant avec attention et sympathie des figures d’hommes et de femmes égyptiens qui figureront dans la partie « Etat moderne ». La qualité de ces dessins et la liberté de leur esprit fait parfois songer aux futurs croquis de Delacroix.

La  curiosité pour le pays « moderne » apparaît aussi chez Louis Dupré (1789-1837), élève de David,  qui découvre la Grèce en 1819. Son Voyage à Athènes et à Constantinople, paru en différentes livraisons à partir de 1825, se présente comme une « collection » de portraits, de vues, et de costumes grecs et ottomans, accompagnée d’un récit. Si le pittoresque de ces lithographies n’est jamais sacrifié, associant les figures à des vues précises de sites comme Jannina ou les Météores, le recueil plonge le lecteur au cœur de l’histoire moderne de la Grèce, à la veille de l’insurrection de 1821. L’ouvrage de Dupré est l’une des sources du mouvement philhellène, stimulant l’inspiration des peintres avec les figures d’Ali-Pacha sur le lac de Butrinto, ou des fiers « pallikares » des montagnes d’Epire. 

Les Réformes (Tanzimat) du Sultan Mahmoud vont toutefois porter un coup sévère au pittoresque à partir de 1829  en remplaçant turbans et vêtements longs par le fez et la redingote dite stambouline. « Vestiaire rétrospectif du vieil empire turc », « herbier » de son « ancienne nationalité », selon Théophile Gautier qui lui a rendu visite, le Musée des Costumes anciens (Elbise-i Atika) s’ouvre à Constantinople en 1852 sur la place de l’Hippodrome. Y sont présentés des mannequins revêtus des costumes de temps enfuis, en particulier ceux des janissaires, corps aboli en 1826. Jean Brindesi ( 1826-1888), peintre italien né à Constantinople, a mis en scène cette galerie dans le volume Elbicei Atika. Musée des anciens costumes turcs de Constantinople (1855).

Loin de ces reconstitutions colorées, la photographie va installer dans la seconde moitié du XIXe siècle  une approche différente. En témoignent, au début de son installation en Egypte, les deux vues de Gustave Le Gray prises à Alexandrie  (1861-1862): Manœuvres et Maçons présentent sans apprêt des scènes quotidiennes plus libres et plus réalistes . Dans la même série, au format carte-de-visite, une galerie de figures se rattache au genre plus classique du portrait ethnographique, dans le décor presque nu de l’atelier. C’est aussi à ce genre que se rattache l’entreprise éditoriale des Costumes populaires de la Turquie à l’occasion de l’Exposition universelle de Vienne en 1873. Réalisé par Victor-Marie Launay et Osman Hamdi Bey, appelé à jouer un rôle de premier plan dans la vie culturelle de la Turquie, cet ouvrage rassemble des photographies de Pascal Sebah, dans un environnement uniforme et sobre. L’attention se concentre sur le détail des vêtements, précisément commentés, dans une approche déjà patrimoniale : « Le costume, en s’adaptant aux convenances particulières, aux nécessités climatériques, aux usages de chaque contrée, offre aux études ethnographiques et sociales une source inépuisable de renseignements certains et d’un puissant intérêt ».

 

Légende de l'image : Pl. n °5 : costumes Turcs de Constantinople. Illustrations de Elbicei atika. Musée des anciens costumes turcs de Constantinople. 1855