Julie Marquet, maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l’Université du Littoral Côte d’Opale, membre du laboratoire HLLI et membre associée du Centre d’études sud-asiatiques et himalayennes
Au XVIIIe siècle, Pondichéry est le principal comptoir français du sous-continent indien. Cette ville portuaire, à partir de laquelle sont organisées les opérations de la Compagnie française des Indes orientales, reste le chef-lieu de la petite colonie jusqu’à son rattachement à l’Union indienne en 1954.
Un comptoir de la Compagnie française des Indes (1674-1816)
Au début des années 1670, la Compagnie française des Indes orientales, fondée par Colbert en 1664, établit un comptoir à Pondichéry. Depuis ce port de la côte de Coromandel, les marchands arment des navires chargés de toiles de coton pour la France, mais aussi des navires à destination de l’Asie : c’est le commerce « d’Inde en Inde ».
À cette époque, les Compagnies des Indes anglaise, danoise, française et hollandaise se livrent concurrence pour fonder des établissements de commerce le long des côtes indiennes. Pour obtenir le droit de s’implanter, elles doivent négocier avec les souverains et les gouverneurs régionaux, dans un contexte instable marqué par l’expansion de la Confédération marathe et de l’Empire moghol dans le sud de la péninsule indienne. Les Français obtiennent ainsi l’autorisation de construire des entrepôts à Pondichéry après avoir mené des négociations auprès de Chir Khan Lodi, gouverneur de Gingy, dont l’autorité dépend du Sultanat de Bijapur. En 1693, la ville est prise par les Hollandais, qui tracent son plan en damier. Au retour des Français en 1699, l’aménagement de la ville se poursuit suivant ce plan. Un Conseil Supérieur est créé en 1701 sur le modèle de ceux qui existent dans les autres colonies, pour régler les affaires de la Compagnie et administrer les loges et comptoirs de l’Inde. Dans le premier tiers du XVIIIe siècle, Pondichéry est dotée d’un fort et d’une enceinte, pour la prémunir des attaques des armées européennes mais aussi des soldats engagés dans les guerres entre puissances indiennes. Par crainte de ces attaques, les administrateurs limitent la hauteur des bâtiments de la ville expansion : trop hauts, ils seraient des cibles faciles pour les canons ennemis. Les Capucins ne reçoivent ainsi l’autorisation de construire le clocher de l’église Notre-Dame des Anges qu’en 1758, près de 20 ans après le début de sa construction. De leur côté, les Jésuites dénoncent la hauteur du grand temple d’Iswaran, lors du siège de Pondichéry par les Britanniques en 1748, afin d’obtenir sa destruction.
Dès le début du XVIIIe siècle, les Jésuites ont cherché à limiter le culte « gentil » (hindou) et à favoriser le recrutement d’agents chrétiens pour le service de la Compagnie, dont les activités dépendent de l’expertise d’intermédiaires indiens. Ils obtiennent en 1716 la destitution de Nanyappa et son remplacement par le chrétien Pierre Canagaraya au poste de courtier en chef de la compagnie, l’agent clé du comptoir. Malgré l’influence des Jésuites dans la première moitié du XVIIIe siècle, les Français garantissent la liberté de culte et l’organisation sociale, culturelle et religieuse des habitants indiens de Pondichéry. Ils réitèrent publiquement à plusieurs reprises leur promesse de respecter la religion et les « us et coutumes » des Indiens et autorisent les processions et les assemblées tenues par les castes pour résoudre leurs conflits. Ce respect des « us et coutumes » est un marqueur de la politique de la différence menée dans le comptoir – et qui restera en vigueur tout au long de la période coloniale. Les catégories de population définies par le gouvernement – Indiens, Européens et Topas, c’est-à-dire Indo-européens de confession chrétienne – sont soumises à des régimes administratif et judiciaire distincts : elles ne sont par exemple pas condamnées aux mêmes peines, ni aux mêmes conditions d’emprisonnement. Elles sont également censées habiter des quartiers différents : l’organisation spatiale de Pondichéry est ainsi ségréguée. Dans la partie ouest de la ville, proche de la mer, de grandes maisons ouvertes sur une véranda sont construites pour les marchands européens. Elles forment « la ville blanche », séparée de l’espace urbain habité par les Indiens et désigné comme « la ville noire », organisé par castes et corps de métier.
Cette organisation spatiale duale se maintient, même après que la ville est prise et en partie détruite par les Britanniques à plusieurs reprises dans la seconde moitié du XVIIIe siècle : lors de la guerre de Sept Ans (1756-1763), de la guerre navale qui accompagne la guerre d’indépendance américaine (1778-1783) et des guerres révolutionnaires et napoléoniennes (1793-1816). À la fin du XVIIIe siècle, sous l’effet de l’occupation britannique, le commerce s’effondre, tandis qu’à Paris l’Assemblée nationale vote la suppression de la Compagnie des Indes.
Chef-lieu des Établissements français de l’Inde (1816-1954)
Lorsque la France reprend possession de ses principaux comptoirs indiens en 1816, ils n’ont plus rien de leur dynamisme du siècle précédent, regardé avec nostalgie comme l’âge d’or de l’empire français des Indes – une vision qui perdure jusqu’à la fin du XXe siècle. Pondichéry est désormais une minuscule enclave coloniale qui peine à vivre des revenus de l’agriculture et impose une fiscalité très lourde aux cultivateurs indiens. L’immense majorité d’entre eux conserve un statut subalterne, attaché à la terre, que les administrateurs coloniaux, au milieu du XIXe siècle, comparent au statut de serf. Lorsque la Seconde République est proclamée, des émeutes éclatent à Pondichéry pour protester contre une possible égalité entre les castes. Le gouvernement interdit alors à ceux qui étaient appelés les « parias » (dalits) de porter des chaussures et entérine leur statut subalterne. Certains, parmi ceux appartenant aux castes considérées comme basses, font le choix difficile de quitter l’Inde : ils signent des contrats d’engagement et embarquent à Pondichéry pour les plantations des Mascareignes (océan indien) ou des Antilles demandeuses de main d’œuvre après l’abolition de l’esclavage, où les conditions de travail sont extrêmement difficiles.
Sous la Troisième République, une nouvelle vie politique apparait à Pondichéry : un conseil général, un conseil local et un conseil municipal sont créés, pour lesquels les habitants sont appelés à voter. Ils élisent également un sénateur et un député. Cependant, les Indiens ne bénéficient pas de la pleine citoyenneté et votent dans des collèges séparés de ceux des Européens. Les droits des différentes catégories de population restent distincts, de même que le droit de l’Inde reste distinct du droit métropolitain. C’est le cas par exemple du droit du travail et du droit syndical. En 1936, alors que les syndicats n’ont pas de reconnaissance légale mais sont tolérés, des grèves sont organisées dans les établissements textiles de Pondichéry, pour demander de meilleures conditions de travail et une augmentation des salaires. Le gouverneur envoie des cipahis (soldats) pour évacuer les ouvrières et les ouvriers qui occupent les usines. Les cipahis tirent sur les grévistes : 10 à 20 personnes sont tuées et un incendie détruit une partie de la grande usine textile Savana, qui fournissait des toiles de coton teintes en bleu à destination du Maroc et du Sénégal depuis de premier tiers du XIXe siècle, avait orienté une partie de sa production vers l’Indochine lors de l’expansion impériale française en Asie à la fin du siècle, et était présente à l’Exposition coloniale de 1931 à Paris. Une règlementation du travail est finalement promulguée pour l’Inde le 6 avril 1937, dans un contexte de forte mobilisation anti-impérialiste, portée par les organisations de jeunesse et une branche de la Harijan Sevak Sangh fondée par Gandhi et dynamisée par la présence à Pondichéry de militants nationalistes fuyant l’Inde britannique. Cette mobilisation s’amplifie après la Seconde guerre mondiale : l’Inde britannique accède à l’indépendance le 15 août 1947 et les habitants des Établissements français demandent leur rattachement à la nouvelle Union indienne. Face aux graves tensions politiques, et alors que leurs habitants sont soumis à un blocus éprouvant, les municipalités rejettent le référendum voulu par la France. Le conseil municipal de Pondichéry vote contre ce projet de consultation le 19 mars 1954 et demande la cession immédiate de la souveraineté française sur la colonie. Un accord de cession, élaboré à l’été 1954 par le gouvernement Mendès France, entre en vigueur le 1er novembre 1954. Pondichéry conserve un statut particulier : elle est un district de l’État du même nom, composé des anciennes possessions françaises.
Références bibliographiques :
David Anoussamy, L’intermède français en Inde, Pondichéry, IFP-L’Harmattan, 2004.
Jean Deloche, Le vieux Pondichéry (1673-1824) revisité d’après les plans anciens, Pondichéry, Institut Français de Pondichéry, École française d’Extrême-Orient, 2005.
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Jean-Pierre Le Crom, Philippe Auvergnon, Katia Barragan, Dominique Blonz-Colombo, Marc Bon inchi, et al.. Histoire du droit du travail dans les colonies françaises (1848-1960). [Rapport de recherche] Mission de recherche Droit et Justice. 2017, halshs-01592836
Julie Marquet, « Droit, justice, coutumes. Les affaires de caste dans les Etablissements français de l’Inde », thèse de doctorat d’histoire sous la direction de Marie-Noëlle Bourguet et Pierre Singaravélou, Université Paris Diderot, 2018, non publiée.
Julie Marquet, « Pondichéry – Puducherry », dans Olivier Wievioka et Michel Winock (dir.), Les lieux mondiaux de l’histoire de France, Paris, Perrin, 2025, pp. 119-135.
Akhila Yechury, « Imagining India, decolonizing l’Inde française, 1947-1954 », The Historical Journal, 2015, n° 58/ 4, p. 1141-1165.