La médecine arabe puise aux mêmes racines grecques que la médecine européenne. C’est d’ailleurs grâce aux traductions des œuvres grecques enrichies par le travail considérable des savants musulmans du Moyen Âge que le savoir antique a pu alimenter la révolution scientifique européenne à partir de la Renaissance. Mais le prestige de cette médecine arabe, ainsi que celui des hôpitaux (maristan ou bimaristan) qui avaient fait la gloire du monde islamique, se sont quelque peu taris à l’époque moderne. Aussi lorsque l’expédition d’Égypte découvre l’état sanitaire du pays, les médecins qui l’accompagnent, notamment Desgenettes (dans ses ouvrages de 1799 et 1802) et Larrey, en dressent un constat très négatif.

Il est vrai que l’Égypte, comme l’ensemble de l’Empire ottoman, outre la prévalence très élevée du paludisme, des ophtalmies et des maladies gastro-intestinales, est encore victime de la peste, quasi disparue d’Europe depuis 1720. L’armée d’Orient doit en affronter les vagues successives au Caire, et plus encore lors de la campagne de Syrie où elle fait des ravages parmi les troupes françaises à Jaffa et Saint-Jean d’Acre. Si les tentatives de traitement de la maladie n’étaient pas inconnues de la tradition médicale locale, démentant ainsi le jugement de « fatalisme musulman » porté par les Européens, les mesures collectives d’isolement et de désinfection prises par les Français sont inédites à cette échelle et heurtent la population en ce qu’elles font intrusion dans l’espace privé, entravent les soins donnés aux malades par les familles et interdisent la réalisation des rituels dus aux morts.

C’est pourtant ce type de mesures, inspirées du système quarantenaire mis en place en Europe depuis le Moyen Âge, lequel repose sur l’intuition de la contagion des maladies épidémiques, que décide d’adopter Méhémet Ali, gouverneur puis vice-roi d’Égypte (r. 1805-1849). Afin de bâtir les fondations d’un système de santé moderne, il fait appel à l’expertise européenne. C’est un médecin français, le Dr Antoine-Barthélémy Clot, qui vient se mettre au service du souverain égyptien en 1825. En quelques années, Clot-Bey (Clot a obtenu le beylicat en remerciement de son engagement dans la lutte contre l’épidémie de choléra de 1831) fonde un système de santé d’abord destiné à l’armée, puis étendu après 1840 à l’ensemble de la population égyptienne. Un hôpital répondant aux normes européennes d’hygiène de l’époque est ouvert à proximité du Caire dès 1826, puis Clot-Bey établit des dispensaires en ville et en dans les zones rurales. Ces structures permettent une offre de soins de base, promeuvent des mesures d’hygiène personnelle et du milieu, et surtout diffusent la vaccination antivariolique, ce qui fait de l’Égypte un terrain précoce d’expérimentation de la technique vaccinale dans le Sud. Afin de former le personnel nécessaire au fonctionnement de ce système, Clot-Bey fonde une école de médecine en 1827, puis une école de sages-femmes en 1832 dont les premières élèves sont des esclaves noires, notamment des Abyssiniennes. Au départ, l’enseignement est donné par des professeurs européens, dont les cours sont compris des élèves grâce au relais de traducteurs. Clot-Bey avait pris soin de venir de France avec une collection d’ouvrages de médecine qui sont également traduits en arabe. Bien qu’il défende la non contagion de la peste, maladie qu’il a amplement étudiée, Clot-Bey doit toutefois s’aligner sur le choix de Méhémet Ali d’établir un dispositif quarantenaire pour se protéger des épidémies, notamment face à un nouveau venu, le choléra.

En 1849, le successeur de Méhémet Ali, Abbas Pacha, interrompt brutalement l’expérience médicale mise en place par Clot-Bey, et celui-ci rentre en France. Il est rappelé en Égypte en 1856 par le nouveau souverain, Saïd Pacha, et s’attache à remettre rapidement en place le dispositif sanitaire, selon les mêmes principes. L’enseignement à l’École de médecine est désormais donné en arabe, et celle-ci forme une profession médicale autochtone, certes encore peu nombreuse, mais apte à diriger et à faire fonctionner le dispositif sanitaire, jusqu’à sa prise en main par les Britanniques après 1882.

Après avoir fondé en 1827 une École impériale de médecine, l’Empire ottoman mise à son tour en 1838-1839, dans le cadre des Tanzimat, sur l’établissement d’un système sanitaire basé sur le contrôle des épidémies par la quarantaine, dont le modèle est proposé par un autre Français, le Dr Arsène-François Bulard, également fin connaisseur de la peste en Orient mais qui, contrairement à Clot-Bey, en défend le caractère contagieux.

L’Orient résonne en effet du débat mené alors en Europe sur la nature des maladies épidémiques, contagieuses ou non, ce qui n’implique pas les mêmes mesures de lutte, et sur le bien-fondé de la quarantaine. À une époque où le trafic maritime est en pleine expansion, les quarantaines sont en effet de plus en plus perçues comme une entrave au libre commerce et à la productivité. La nébuleuse hygiéniste, en France comme en Grande-Bretagne, milite pour la diminution des temps de quarantaine, au profit d’une amélioration des conditions d’hygiène du milieu, des habitations et des personnes.

Dans ce contexte, les dispositifs quarantenaires établis en Égypte et dans l’Empire ottoman apparaissent aux Européens comme une aubaine : si la preuve est apportée du sérieux des mesures sanitaires prises en Orient, l’Europe pourra alléger les quarantaines sur ses littoraux. Cette visée d’externalisation de la barrière quarantenaire en Orient est l’un des principaux sujets débattus lors des conférences sanitaires internationales (il y en a eu quatorze de 1851 à 1938), lesquelles constituent la première expérience de coopération internationale.

La pression exercée sur l’Empire ottoman et l’Égypte par les puissances européennes pour garantir leur sécurité face à la menace des épidémies s’accroit à partir de 1865. Cette année-là, une nouvelle pandémie de choléra se répand à partir du carrefour humain que constitue le pèlerinage à La Mecque Dès lors, les pèlerins de La Mecque, considérés comme le principal « groupe à risque » parmi les voyageurs, sont soumis à un contrôle sanitaire très sévère, effectué notamment dans deux gigantesques lazarets établis à l’entrée et à la sortie de la mer Rouge. Ce traitement d’exception a perduré jusqu’après la Seconde Guerre mondiale.

Pour s’assurer d’un contrôle sur les politiques sanitaires menées en Orient, les puissances européennes bénéficient sur place du relais de deux institutions « mixtes », c’est-à-dire composées en partie d’un personnel autochtone et en partie d’étrangers, médecins et consuls. Les Conseils de santé d’Alexandrie et de Constantinople (Istanbul) gèrent en effet les questions liées au risque épidémique, soustrayant une part de la gestion du champ sanitaire à la souveraineté de l’Égypte et de l’Empire ottoman. Par ailleurs, de nombreux médecins étrangers, dont beaucoup de Français, font carrière en Orient, soit en pratique privée, soit dans les administrations sanitaires égyptienne et ottomane. D’aucuns, comme Clot-Bey ou le Dr Perron, médecin et orientaliste, s’y sont fixés de très nombreuses années, voire toute une vie. Figures « d’expatriés » du XIXe siècle acculturés à l’Orient, certains ont pu y faire fortune en pratique de ville, ou ont gagné en prestige grâce à leurs travaux de recherche, d’autres ont eu plus modestement, et parfois dangereusement, à traquer la peste et le choléra dans les régions les plus reculées. L’action missionnaire est aussi importante en Orient dans le champ de la santé, non seulement par l’établissement d’hôpitaux et de dispensaires, mais aussi pour la formation des médecins. Les missionnaires protestants américains fondent ainsi à Beyrouth, en 1868, une faculté de médecine (aujourd’hui rattachée à l’université américaine de Beyrouth), puis les jésuites français font de même en 1872 (actuelle faculté de médecine de l’université Saint-Joseph).

À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, les professions médicales autochtones sont bien établies et cherchent à s’émanciper d’une tutelle étrangère désormais perçue comme pesante. Dans le contexte de foisonnement culturel de la Nahda, notamment grâce au support de l’imprimerie, on assiste à une redécouverte du patrimoine scientifique arabe, qui offre aux médecins locaux une assise de légitimité. Par ailleurs, ces médecins entreprennent de rompre avec l’obsession des épidémies imposée par l’Europe durant le XIXe siècle, pour s’attacher à combattre les pathologies les plus fréquentes et les plus invalidantes pour la population locale, notamment l’ophtalmie et les maladies parasitaires. La suppression des Conseils « mixtes » de santé de Constantinople et d’Alexandrie, en 1914 pour le premier, et en 1938 pour le second, entérine la nationalisation des politiques de santé. Les provinces de l’ex-Empire ottoman placées sous mandat après la Première Guerre mondiale, notamment le Liban et la Syrie, espaces privilégiés de l’influence française, continuent toutefois pour un temps encore à être sous régime de domination coloniale. Mais la coopération sanitaire se jouera désormais pour l’essentiel dans le nouveau système international, celui de la Société des nations (SDN) d’abord, puis celui de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), agence onusienne, après la Seconde Guerre mondiale.

 

Publié en janvier 2022