En 1858, l’attaque au port de Đà Nẵng (Tourane) par les Français a lancé la conquête militaire en Indochine. La pacification coloniale a duré jusqu’en 1907[1], puis la France est passée à l’étape du gouvernement et de l’exploitation économique. En fonction de la situation de la métropole et des directives de chaque gouverneur sur place, la politique des Français en Extrême-Orient change en permanence. Cependant, à tout moment, le gouvernement colonial a bien conscience des bénéfices que la science et la technologie apportent à ses stratégies gouvernementales parce que selon L. Finot, la connaissance conditionne la force[2]. C’est pourquoi, la science et la technologie occidentales grâce aux colons ont pénétré et modifié la vie sociale du Vietnam pendant la seconde moitié du XIXe siècle et la première moitié du XXe.

  1. Santé et épidémiologie sanitaire

Au début de la conquête, la médecine occidentale est importée en Indochine par les missionnaires et les médecins militaires, mais elle n’est pratiquée qu’en petite communauté séparée de la population. La médecine traditionnelle garde son rôle de premier plan. La majorité des Vietnamiens utilisent les remèdes populaires à base de plantes, des herbes couramment vendues aux marchés ou des médicaments importés de Chine. Au fur et à mesure du développement rapide de la communauté des expatriés en Indochine, la question de santé et d’épidémiologie sanitaire devient un problème fondamental, voire une des conditions pré-requises pour assurer la vie des Européens dans ce pays étranger suite à aux décès constaté par suite des épidémies locales[3]. Par conséquent, le gouvernement colonial s’empresse de construire d’abord des hôpitaux au service des officiers civils et militaires, puis des hôpitaux civils. Le premier hôpital militaire est construit à Hanoi en 1891 dans la concession, aujourd’hui appelé hôpital Militaire 108. Au début du XXe siècle, des hôpitaux civils sont successivement construits : hôpital Saint-Paul, réservé aux Vietnamiens (1904) aujourd’hui hôpital Việt Đức ; Institut du radium de l’Indochine (1927) aujourd’hui hôpital K ; hôpital René Robin (1929) aujourd’hui hôpital Bạch Mai ; Hôpital chinois (1930) aujourd’hui hôpital Hòe Nhai, etc. Pourtant, le nombre des médecins et infirmiers européens envoyés en Indochine ne satisfait pas aux besoins accrus. C’est pourquoi en 1902, le gouverneur général Paul Doumer (1857-1932) a décidé de fonder l’Université de Médecine à Hanoi pour former des médecins asiatiques qui accompagnent les médecins français dans les missions sanitaires en Indochine. L’université est aussi un centre de recherche scientifique des causes et des remèdes pour guérir les Européens ainsi que les habitants de l’Extrême-Orient. Les connaissances médicales sont désormais enseignées aux étudiants autochtones. Une voie de coopération pacifique s’instaure par la volonté d’introduire la médecine occidentale dans la société indochinoise.

En particulier, pour lutter contre les maladies tropicales et les maladies causées par les animaux et les bactéries, le gouvernement colonial a fondé les instituts Pasteur à Saigon (1891), Nha Trang (1895), Hanoi (1926) qui étaient étroitement attachés à l’Institut Pasteur de la métropole. Ils ont pour rôle d’étudier les maladies, de faire les inspections des aliments et de l’eau, d’étudier les bactéries et virus, de tester et de produire les vaccins contre les maladies infectieuses, d’aider à développer la microbiologie et l’épidémiologie en l’Indochine. Les opérations de ces instituts ont gagné des succès remarquables dans la lutte contre le paludisme, la variole, le choléra et la rage, etc. Le taux de mortalité est réduit bien qu’il reste encore élevé par rapport aux pays voisins[4]. L’Institut Pasteur contribue à introduire une nouvelle science en Indochine : l’épidémiologie. Il établit progressivement la conscience de prévention des maladies par la méthode scientifique chez les habitants, dont la plupart sont des citadins instruits à l’occidentale. La médecine occidentale est donc « transplantée » dans la société indochinoise et coexiste avec la médecine traditionnelle orientale.

  1. Agronomie et techniques agricoles

Avec l’objectif d’assurer la pleine exploitation des productions agricoles et de fournir des matières à la métropole, les Français appliquent de nombreuses méthodes agronomiques.

En 1897, le Gouverneur général d’Indochine fonda le Département agricole et commerciale de l’Indochine. Cette agence a la responsabilité  de promouvoir, coordonner et tester les résultats de la recherche en agronomie. L’agence est dotée de pépinières pour mener des expériences adaptées au sol et aux conditions climatiques de chaque région. Les résultats importants de ces études sont d’avoir créé de nouvelles variétés végétales, de les avoir mises en culture et d’avoir atteint une efficacité élevée, au service de l’exploitation coloniale.

Le caoutchouc est un produit découvert par les Français, puis introduit en Indochine. Après avoir été plantés à titre expérimental dans une pépinière à Saigon (1897), des hévéas sont officiellement plantés sur les hauts plateaux à sol rouge et deviennent un produit d’exportation de valeur pour de nombreuses entreprises coloniales. En outre, les Français ont introduit au Vietnam des variétés de tabac populaire répandues ensuite sur le marché mondial, le coton indien à haut rendement, la canne à sucre d’Indonésie et de l’Inde, les variétés d’orange, de mandarine d’Afrique du Nord et de Méditerranée, de nombreuses variétés de pommes de terre françaises et de légumes tempérés comme le chou-rave, le chou, le chou-fleur, les carottes, les poireaux, les oignons, etc.

Afin de maximiser l’efficacité économique des industries traditionnelles, la recherche, l’enjeu de la recherche est d’améliorer et d’appliquer des techniques de traitement des produits agricoles. L’industrie rizicole en Indochine, qui représente 95% de la superficie cultivée, est un domaine d’exploitation important. La stratégie des Français consiste non seulement à profiter de l’exploitation du riz pour nourrir la France, mais aussi à le transformer en un produit d’exportation à forte rentabilité. Cependant, sur le marché de riz mondial, le riz de la Cochinchine est moins vendu que les riz italien, thaï et birman. Afin de concurrencer les autres pays, le gouvernement français met en place des établissements de sélection en province pour sélectionner des semences pure puis les multiplier sur des sites expérimentaux. De plus, les Français diffusent leurs connaissances sur l’amélioration des champs auprès des agriculteurs autochtones : amélioration des terres, utilisation d’engrais chimiques, utilisation de machines agricoles, etc. Peu à peu, la Cochinchine devient le lieu d’exportation de riz le plus vaste en Indochine, en construisant la marque « riz de Saigon » sur le marché mondial du riz[5].

 La soie indochinoise avait déjà à l’époque un certain succès en métropole. Par conséquent, les Français se concentrent sur l’amélioration de sa production pour maximiser l’efficacité économique. Ils déploient simultanément des expériences pour améliorer les variétés de vers à soie indigènes et des recherches pour compléter le processus local de sélection et de filage de soie. Le résultat consiste en création des modèles de vers à soie et des usines de tissage de la soie dans le Tonkin, l’Annam et la Cochinchine. Les produits de la soie destinés à l’exportation occupent progressivement de grands marchés tels que l’Asie de l’Est.

Ainsi, la science et la technologie créent de nombreuses nouvelles branches dans le secteur agricole telles que l’économie des plantations, l’industrie de traitement des produits agricoles. Ce développement engendre de nouvelles classes sociales qui modifient profondément la société vietnamienne à l’époque.

  1. Bâtiments publics

Afin de créer des conditions favorables à l’exploitation des ressources coloniales et de satisfaire aux besoins de la communauté européenne sur place, le gouvernement colonial engage des investissements en créant des banques, en soutenant la science et la technologie à travers la formation des ingénieurs , en construisant des infrastructures comme les routes, ou les ponts,   en mettant en place les compagnies de l’électricité et de l’eau, etc.

Le chemin de fer peut être considéré comme un système de transport moderne apparu pour la première fois au Vietnam. Le programme de construction ferroviaire a été établi en 1898 dans la perspective de mettre en place un système ferroviaire trans-Indochine mais ce système n’a pas pu être réalisé à cause des dépenses trop élevées qu’il aurait exigées. Les premières voies ferrées construites sont la liaison Saigon - Mỹ Tho (en 1881) avec 71 km de longueur et la voie Hanoi – Đồng Đăng (en 1890) avec 163 km de longueur[6].

Concernant le système routier, le gouvernement colonial réalise de nouvelles constructions tout en renouvelant et améliorant les routes existantes. 21 routes coloniales ont été entretenues et aménagées par les ingénieurs du Département des travaux publics. La route importante construite pendant cette période est la route coloniale n° 1, la véritable artère à travers le Vietnam reliant Hanoi à Saigon[7].

Les voies navigables sont particulièrement importantes pour l’Indochine. D’une part, elles favorisent le trafic, d’autre part, elles ont un impact direct sur le cadre de vie des communautés et sur l’agriculture, un secteur économique important. Les travaux d’irrigation ont été réalisés par les Français dans leurs aspects suivants : dragage et drainage des rivières en Cochinchine, renforcement du système de digues avec une nouvelle technologie (renforcement de la section transversale de la digue en l’élargissant et en plaçant une veste imperméable en terre cuite dans le lit de la digue) et construction d’une nouvelle ligne de digue au Tonkin, travaux d’irrigation au Tonkin et en Annam. En outre, le gouvernement colonial français construit des ports de commerce en Indochine pour développer l’industrie maritime. Les deux grands ports commerciaux construits par les Français sont Saigon (en 1860) et Hải Phòng (en 1874).

L’image marquante de « la capacité scientifique et industrielle [8] » de la métropole est la construction d’un pont sur la rivière Rouge : le pont Paul Doumer[9] (1898-1902). C’est l’un des grands ponts du monde à cette époque, une œuvre de haute science, de technologie et d’art.

Ainsi, le système de travaux publics mis en place en Indochine révèle clairement la transformation de la vie sociale locale lorsque la science et la technologie occidentales sont introduites. Les constructions et travaux publics ont changé l’apparence des villes traditionnelles, formé de nouveaux centres urbains et créé un point de départ pour la société urbaine en Indochine.

  1. Science fondamentale et vulgarisation des sciences

La science fondamentale et la vulgarisation des sciences ne sont pas des domaines dominants car elles n’ont pas beaucoup de valeur dans la stratégie d’exploitation coloniale. Néanmoins, elles ne sont pas non plus négligeables dans la stratégie de gouvernance. La recherche scientifique fondamentale se déploie principalement dans la culture et la civilisation. L’École française d'Extrême-Orient (EFEO), initialement appelée Mission archéologique permanente en Indochine, est créée dans ce contexte et a permis de nombreuses et importantes découvertes qui posent des bases pour les recherches ultérieures des scientifiques vietnamiens dans le dmaine des sciences sociales.

La vulgarisation scientifique est souvent intégrée à l’éducation et dépend de l’édition. La naissance des revues scientifiques est un canal efficace de propagande et de diffusion des connaissances scientifiques qui sont facilement appliquées par la population dans la vie quotidienne, notamment pour améliorer le mode de vie, l’hygiène et la santé.

En conclusion, la science et la technologie à l’époque coloniale jouent le rôle d’outil d’exploitation économique, de conquête et de gouvernance pacifique. Elles contribuent aussi à construire une image symbolique du pouvoir et de la civilisation français. Mais dans une certaine mesure, c’est aussi une rare brise fraîche, de précieux petits rayons qui brillent sur la société indochinoise et dont l’héritage perdure jusqu’aujourd’hui.

 

Publié en février 2021


[1] Lê Thành Khôi, Lịch sử Việt Nam từ nguồn gốc đến giữa thế kỷ XX, Éd. Thế giới, Hanoi, 2014, p.498.
[2] Lê Thành Khôi, Lịch sử ..., op. cit., p.501.
[3] Cf. Finot Louis, « Les études indochinoises », in Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient, Tome 8, 1908. pp. 221-233. www.persee.fr/doc/befeo_0336-1519_1908_num_8_1_4185. Consulté le 05 février 2021 : « La politique est un calcul de forces, et le passé est, en Orient surtout, la plus grande des forces ; il ne doit pas asservir l'avenir, mais nécessairement il le conditionne. »
[4] Selon Lê Thành Khôi, op. cit., p. 515 citant des sources : Mais en 1939, toute l’Indochine ne comptait que 509 médecins, ou 100 000 personnes pouvaient avoir 2 médecins, tandis que le Japon en avait 76, les Philippines 25, etc. Par conséquent, la mortalité est extrêmement élevée : 24 pour mille à Saigon tandis qu’ elle s’établit au Japon, à 16,5 ; en Inde, à 21.
[5] Nguyễn Phan Quang, Thị trường lúa gạo Nam Kỳ 1860-1945, trong Một số công trình sử học Việt Nam, Nxb thành phố Hồ Chí Minh, 2012, p.1065-1066.
[6] Jusqu’à 1939, les Français ont construit 2.997 km de voies ferrées, y compris les lignes : Hanoi – Hải Phòng ; Hanoi - Lào Cai - Vân Nam ; et la route Hanoi - Saigon est la plus longue voie ferrée de 1.729 km.
[7] Nguyễn Thế Anh, Việt Nam dưới thời Pháp đô hộ, Éd. Văn học, H.2008, p. 161.
[8] Paul Doumer,  Xứ Đông Dương (hồi ký), Éd. Thế giới, Hanoi, 2017, p.432
[9] Aujourd’hui le pont Long Biên.