Prise au sens large, elle se décline en écrits de divers types. Ils sont d’abord documentaires (journaux de marche, récits d’explorateurs, rapports, souvenirs, monographies), puis s’enrichissent d’apports littéraires, poésie, théâtre, fictions, essais…

Les auteurs sont français, au début, puis plus tard d’origine vietnamienne, on  disait aussi « annamite ». Au Tonkin (1885) et L’Opium (1886) de Paul Bonnetain apparaissent comme les premières fictions, mais Jules Boissière (Fumeurs d’Opium, 1896) et Albert de Pouvourville (L’Annam sanglant, 1898) apportent un regard empathique, enrichi par leur connaissance approfondie de la langue et de la culture du Vietnam.  

On peut ensuite suivre l’évolution de cette littérature de différentes façons : selon une périodisation historique, selon les territoires, ou encore en suivant ses thèmes propres (par exemple, mandarins et pirates, nha qués, petites épouses, révolutionnaires et petits blancs). On peut aussi combiner les approches, comme le propose Louis Malleret dans L’exotisme indochinois dans la littérature française (1934).

Les auteurs d’origine vietnamienne publient leurs premières œuvres en français au tournant du siècle, recueil de poèmes comme Paris, capitale de la France (1897) de Nguyễn Trọng Hiệp, dit Kim Giang, pièce de théâtre comme Les Amours d’un vieux peintre aux îles Marquises (1898) de Kỳ Đồng – Nguyễn Văn Cẩm. La littérature vietnamienne francophone prend son essor à partir de 1913 avec le recueil Mes Heures perdues de Nguyễn Văn Xiêm, puis en 1920 avec les Souvenirs d’un étudiant, de Nguyên Van Nho.

Evoluant d’une littérature souvent marquée par les clichés exotiques vers la littérature dite coloniale, les œuvres indochinoises offrent un corpus propice aux études postcoloniales. Une approche exotique héritée d’un certain Romantisme décrit des sociétés dites primitives, habitées d’êtres impénétrables, radicalement différentes des sociétés occidentales. Elle est rapidement dénoncée comme « littérature d’escale », trop spectaculaire, sans profondeur. Une littérature dite coloniale cherche alors à se constituer en genre propre, marqué par une tension vers une connaissance vraie des habitants et du pays, tendant vers l’altérité, conçue par des auteurs connaissant l’Indochine et/ou y habitant, choisissant les activités coloniales comme thème à exalter, observer, ou critiquer. Elle se manifeste aussi sous la forme d’une littérature de témoignage, d’argumentation politique, ou de spéculation philosophique, comme Défense de l’Occident (1927) d’Henri Massis ou La Tentation de l’Occident (1926) de Malraux.

Les principaux thèmes récurrents inspirés par l’Indochine sont la grande piraterie et la cruauté, l’opium, les « congaïes »  et les « nhaqués », la « sauvagerie », le métissage, la décivilisation, la tentation de l’Orient, les pratiques religieuses orientales. Ils marquent, par exemple, les œuvres de Jean Marquet , Jean d’Esme, Henry Casseville, Eugène Pujarniscle, Henry Daguerches , Paul Chack , Paul Munier, entre autres.

La littérature vietnamienne francophone est particulièrement intéressante à l’analyse d’un exotisme inversé. L’exotisme indochinois est surtout présent dans les écrits datant des années 1920 jusqu’à la fin de la décennie suivante sous forme de mémoires, journaux intimes ou correspondances (Le Roman de mademoiselle Lys de Nguyễn Phan Long, Bà-Dầm de Trương Đinh Tri et Albert de Teneuille, Vingt ans de Nguyễn Đức Giang, par exemple). Par ailleurs, les auteurs vietnamiens, formés dans les écoles franco-indigènes, éprouvent un fort besoin de témoigner de leur contact avec l’Occident et de leurs expériences interculturelles. L’affirmation identitaire comme une réponse au colonialisme occidental marque cette littérature. A côté d’un grand nombre des réécritures des contes et des légendes en français, les fictions évoquent la double démarche – à la fois enrichissante et difficile – d’acculturation et de retour aux valeurs fondamentales de la culture originelle. Le discours anti-colonial devrait être examiné avec précaution, car la plupart des écrivains vietnamiens francophones sont à la fois nationalistes et conscients des apports français, qu’ils disent admirer.

Cette littérature mérite d’être étudiée, et sortie de l’ombre grâce à un travail bibliographique rigoureux, accompagné d’une relecture des œuvres les plus remarquables, car elles témoignent des facettes d’un dialogue entre les cultures.

 

Publié en février 2021