La nouvelle éducation crée une nouvelle classe de lecteurs et d'écrivains.  À côté de l'écriture en quốc ngữ, les écrivains formés par l'école franco-vietnamienne ou ayant étudié en Occident tentent de composer des œuvres en français. Ces auteurs forment alors un « courant de littérature indochinoise en français » et remportent de nombreux prix littéraires français. Phạm Văn Ký avec son œuvre Perdre la demeure a obtenu le Grand Prix du roman de l'Académie française. Sa poésie et celle de Lư Khê ont également remporté le prix des Jeux Floraux. Trần Văn Tùng a reçu le prix du Grand Prix de l’Empire, l’écrivaine Lý Thu Hồ le prix littéraire de l’Asie.

Le catholicisme joue un rôle indéniable car la nouvelle écriture quốc ngữ a été inventée par l’église. En effet, le quốc ngữ est initialement dévolu à la communication entre les prêtres et le peuple indigène jusqu’à la seconde moitié du XIXe siècle. Puis, il pénètre progressivement dans la culture et la littérature et devient un outil indispensable pour transmettre les connaissances et pour promouvoir la nouvelle littérature.  À partir du début du XXe siècle, le quốc ngữ largement utilisé, occupe une place dominante et contribue à moderniser la littérature. En particulier, la prose en quốc ngữ se développe d’abord au sein de la communauté catholique. Ce n'était ainsi pas un hasard si les premières œuvres en prose en quốc ngữ sont écrites par des écrivains catholiques.

Les progrès techniques et économiques font apparaître une multitude d’imprimeurs et d’éditeurs qui favorisent considérablement la vulgarisation des œuvres littéraires et forment un véritable champ littéraire. Les imprimeurs et les éditeurs sont répartis aussi bien dans les grandes villes comme Hanoi et Saigon que dans diverses provinces.

Né très tôt en Asie orientale, le journalisme vietnamien en quốc ngữ, se développe rapidement. Il exerce un grand impact sur l’évolution de la littérature en quốc ngữ dès le début du XXe siècle car les premiers textes littéraires sont parus d’abord dans les journaux et revues. Grâce au développement de la presse en quốc ngữ, la littérature vietnamienne moderne se constitue et se développe, d’abord sous forme de récits traduits, de romans courts avant d’en venir à des romans plus élaborés. (Voir "presse")

L’influence de la culture occidentale a remis en question la conception traditionnelle des genres littéraires. Le roman, qui n’était pas considéré comme un genre à part entière, acquiert une suprématie. Apparu d’abord en Cochinchine, il se développe rapidement puis atteint son apogée durant la période 1932-1945. Les écrivains vietnamiens se mettent à apprendre les techniques et les styles romanesques à l’occidentale à travers des traductions, publiées initialement dans les journaux. C’est en effet la presse en quốc ngữ qui voit paraître les premières traductions littéraires des fables de La Fontaine, des romans de Victor Hugo et d’Alexandre Dumas.

Quant à la traduction des romans chinois, le roman héroïque est publié en grande quantité en Cochinchine car il correspond à la longue histoire d’immigration de la population cochinchinoise et du peuple expatrié Minh Hương venant de la Chine. Un autre genre qui est le roman d’arts martiaux remporte un grand succès dans le Nord comme dans le Sud. Le roman sentimental, le roman d'amour ne sont pas répandus en Cochinchine mais très demandés par les lecteurs du Nord.

Ainsi, la traduction des romans occidentaux et des romans chinois a un rôle décisif dans la formation et dans le développement du roman moderne en Cochinchine.

Vient ensuite la phase d’imitation et d’adaptation. L’écrivain Hồ Biểu Chánh a listé lui-même douze romans occidentaux qu’il avait adaptés. Les nouvelles de Phạm Duy Tốn sont inspirées des œuvres de Guy de Maupassant et Alphonse Daudet. L’adaptation permettait aux écrivains vietnamiens de se familiariser avec les nouveaux genres, d’apprendre les techniques d’écriture occidentales. Ils essaient, par ailleurs, de vietnamiser le contexte spacio-temporel, les péripéties, les caractères des personnages pour transformer les histoires en œuvres littéraires vietnamiennes, un cas typique étant celui de de Hồ Biểu Chánh.

La deuxième décennie du XXe siècle voit apparaître les premiers romans vietnamiens. Le premier roman qui nous a été transmis est Hà Hương phong nguyệt (1912) de Lê Hoằng Mưu, puis parurent Kim thời dị sử de Biến Ngũ Nhy en 1917, Ai làm được de Hồ Biểu Chánh en 1919, Nghĩa hiệp kỳ duyên de Nguyễn Chánh Sắt en 1920. Durant la troisième décennie du siècle, les romans en quốc ngữ en Cochinchine continuent à se développer fortement. Le roman en quốc ngữ est considéré dès lors comme un genre à part entière avec la parution de Tố Tâm (1925) de Hoàng Ngọc Phách puis des romans du Groupe littéraire Autonome, et des écrivains réalistes de la période 1932-1945.

Sous l’influence de la poésie française et du culte du moi, la poésie vietnamienne connaît depuis 1932 une révolution, appelée Mouvement de Nouvelle Poésie que Hoài Thanh et Hoài Chân ont résumé dans l’ouvrage Thi nhân Việt Nam. La nouvelle poésie, outre l’emprise de la poésie nationale et l'influence de poésie des Tang en Chine, est profondément influencée par la poésie française, en particulier par le symbolisme. En ce qui concerne le théâtre, Tuồng cha Minh (1881) de J. M. J. est la première pièce moderne du Vietnam. Puis paraissent Tuồng Joseph (1887) de Trương Minh Ký, Chén thuốc độc (1921) de Vũ Đình Long, Tuồng Thương khó (1912) de Nguyễn Bá Tòng.

La critique littéraire vietnamienne voit le jour avec l’ouvrage Phê bình và cảo luận (1933) de Thiếu Sơn. Ensuite elle s’enrichit avec les études de Kiều Thanh Quế, Vũ Ngọc Phan, Hoài Thanh, Trương Tửu, Trần Thanh Mai, Hải Triều, etc.

Passant de la littérature en caractères à la littérature en quốc ngữ, la littérature vietnamienne à la fin du XIXe siècle voit encore paraître de nombreuses œuvres en hán (chinois traditionnel) et en nôm. Au fil des siècles, les confucianistes vietnamiens ont utilisé le hán pour écrire des textes administratifs et composer de la littérature. La richesse de la littérature en hán  se révèle à travers de nombreuses œuvres telles que Truyền kỳ mạn lục de Nguyễn Dữ, Chinh phụ ngâm de Đặng Trần Côn. Cependant, durant le processus de construction de la culture nationale, les Vietnamiens ont toujours voulu s’écarter de l’influence du chinois, ils créent pour transcrire leur langue parlée l’écriture nôm, système d’idéogrammes basé sur des clés chinoises. La datation de cette écriture reste encore controversée, mais les spécialistes confirment qu’après le Xe siècle, elle se développe et se perfectionne jusqu'au milieu du XIIIe siècle pour devenir un système d’écriture à part entière. La littérature en nôm a un haut niveau avec Quốc âm thi tập de Nguyễn Trãi, puis atteint son apogée au début du XIXe siècle avec Truyện Kiều de Nguyễn Du. D’autres auteurs remarquables sont Hồ Xuân Hương, Bà Huyện Thanh Quan, Nguyễn Công Trứ, Nguyễn Khuyến, Tú Xương. À la fin du XIXe siècle, poursuivant la tradition des ancêtres, les confucianistes patriotes tels que Nguyễn Đình Chiểu et Nguyễn Thông composaient toujours en nôm pour exprimer leur résistance à l'invasion de la culture occidentale, la volonté de préserver la culture traditionnelle à travers la littérature en caractères.

Tout ce que nous avons présenté ci-dessus se trouve dans la rubrique « Littérature » de la Bibliothèque des flamboyants. Cette rubrique comprend de nombreux documents rares et précieux en hán et en nôm du XIXe siècle et un trésor de la littérature en quốc ngữ avant 1954 sans exclure les traductions qui témoignent de la réception de la littérature étrangère au Vietnam, la littérature sur l’Indochine en français écrite par les Français ainsi que les Vietnamiens à destination des lecteurs français. Ces documents sont précieux pour tous ceux qui s'intéressent à la recherche sur l’évolution de la littérature vietnamienne en quốc ngữ en particulier et de la littérature indochinoise en général.

 

Publié en février 2021