Pour qui a vécu une part importante du XXe siècle le Vietnam a longtemps été synonyme de guerres et d’oppression coloniale. On pense aux cages à tigre annonçant Điện Biên Phủ, une bataille qui préfigure elle–même l’offensive du Têt, la libération de Saigon et les images traumatiques d’Apocalypse now. Mais avant, à côté de et sous ces images qui s’éloignent peu à peu dans le passé, le Vietnam a été une porte ouverte sur l’Asie, une voie vers le Yunnan, la Guangxi et le sud de la Chine, comme pour reconstituer les contours de l’antique Lạc Việt.  

Par le Vietnam, la France a découvert et intégré le bouddhisme, religion majoritaire des émigrés vietnamiens, volontaires ou contraints, ceux qui ont aidé à l’effort de guerre et ceux qui ont planté le riz de Camargue. Cette découverte de l’Asie a donné lieu à d’innombrables écrits, savants, administratifs, médicaux, juridiques, religieux, rédigés tantôt par des Vietnamiens, tantôt par des Français qui constituent un objet original, une sorte de culture savante hybride dont les traces sont conservées dans les collections de la bibliothèque nationale, notamment du dépôt légal d’Indochine, comme dans celles de la bibliothèque nationale du Vietnam. Ce recouvrement de deux histoires, la vietnamienne et la française, différentes et pour une part identiques, nous invite à en explorer les traces. La grande richesse de ces traces écrites, témoignage d’un espace commun, dont l’adoption d’un alphabet latin pour écrire la langue vietnamienne a souligné les convergences, invite à de nouvelles explorations.  À l’opposé des idéologies de la restitution, qui présupposent des entités closes, des appartenances fixées une fois pour toutes, La Bibliothèque des flamboyants pourrait éclairer la fécondité des rencontres en se concentrant sur la période, du milieu du XIXe siècle au milieu du XXe siècle où les deux histoires se sont le plus rapprochées. Car s’il y a bien une mémoire française du Vietnam, il existe aussi et simultanément une mémoire vietnamienne de la France, le traducteur français du Kim Vân Kiều étant aussi le traducteur vietnamien des fables de La Fontaine. Ces mémoires imbriquées trouvent une expression extrême dans la francophonie littéraire, extension des possibilités de la langue française par des auteurs vietnamiens. C’est pourquoi la BnF a choisi de mettre ce site, consacré aux imbrications franco-vietnamiennes des conquêtes coloniales à la libération du pays, sous un signe optimiste et intimiste, celui des flamboyants dont les fleurs ornent les cours des écoles du Vietnam comme les récits des romanciers ou des voyageurs.

On trouve dans bien des lieux de France ou du Vietnam, dans les bibliothèques publiques et privées, des écrits concernant la France, le Vietnam et leurs relations, mais avant de pouvoir répertorier cette mémoire écrite, photographique ou iconographique dans son acception la plus large, il convient de se concentrer sur les bibliothèques nationales qui en détiennent la plus large part et conservent surtout de précieux outils bibliographiques. Attirant  l’attention sur des milliers de titres ils sont prioritairement mis en ligne.

Une des premières caractéristiques de la relation franco-vietnamienne est qu’elle concerne deux cultures très éloignées dans l’espace. La circulation entre le Fleuve rouge ou le Mékong et la France sera donc un élément dont les caractéristiques sont à mettre en évidence : récits d’exploration et de conquête, imaginaires coloniaux, expériences de missionnaires se différencient selon qu’ils concernent la Cochinchine, le Tonkin et l’Annam, trois éléments de l’espace vietnamien entre lesquels les hommes et les troupes se déplacent comme ils circulent aussi entre ces trois provinces, progressivement regroupées dans un empire colonial français, et les autres composantes (Laos, Cambodge) de ce qui deviendra l’Indochine. On en dresse des cartes de plus en plus précises et s’il est commun que des puissances colonisatrices cherchent à comprendre les peuples soumis pour mieux les contrôler on peut dire que dans le cas du Vietnam l’appétit de savoir ethnographique, linguistique, archéologique a clairement dépassé ce cadre réducteur. Comprendre le Vietnam, c’était comprendre l’Asie. Les travaux dont beaucoup ne sont pas dépassés et dont ceux qui sont dépassés constituent autant d’épisodes de l’histoire des sciences méritent d’être mis maintenant à la portée des lecteurs. Il faut dire toutefois que l’observation des populations et de leurs déplacements passe par l’établissement d’un large arsenal administratif, collection de registres et de statistiques dont les historiens ont un usage évident. Les passages innombrables entre le Vietnam et la France mais aussi entre le Vietnam et ses voisins immédiats concernent les hommes mais aussi les livres, les savoirs, les représentations, tous les éléments constitutifs d’une culture, des éléments que la transplantation transforme, adapte à de nouveaux contextes.

Mais avant le moment de la translation, il y a aussi une tradition proprement vietnamienne dont la BnF qui possède un nombre important d’ouvrages en sino-vietnamien et en nôm, cette adaptation des sinogrammes à la langue vietnamienne est aussi dépositaire. Longtemps soumise au système des concours mandarinaux la société des lettrés  vietnamiens a produit comme ses contemporains chinois des œuvres poétiques, des textes de réflexion, un socle de références que l’introduction de l’écriture romanisée et de la francophonie n’a pas aboli. Au-delà de la simple transmission écrite, la tradition vietnamienne est riche de formes esthétiques, artisanat populaire, costumes, chants, rituels et fêtes que les visiteurs ont décrites et parfois dessinées ou photographiées. Il s’agit d’un riche matériau relevant de l’ethnographie ou de l’étude des formes artistiques populaires dont La Bibliothèque des flamboyants ne peut que confirmer la richesse en la mettant à la disposition de nouvelles enquêtes. Ces formes ne sont pas aléatoires mais renvoient à un système de pensée complexe lié à la religion ou plutôt aux religions présentes au Vietnam dans un singulier syncrétisme. Ces religions se croisent au Vietnam plus que partout ailleurs dans le monde. Il y a le bouddhisme du Grand véhicule importé directement de l’Inde, un bouddhisme qui accorde une place importante à la figure féminine du Bouddha, Guanyin. À partir de lui a été fondée dans le delta du Mékong, la religion bouddhiste Hòa Hảo, une  forme de spiritualité née à la fin des années 1930. Le caodaïsme, à peine plus ancien, fournit un autre indice de l’aptitude du Vietnam à créer des religions nouvelles. Le taoïsme, intégrant facilement les croyances populaires, a forgé sa forme spécifiquement vietnamienne, à l’instar du confucianisme, implanté au centre de Hanoi avec son temple de la littérature. Sans doute le catholicisme des colons lui-même a-t-il adopté des formes spécifiques. Les ouvrages présentant ce vaste éventail de doctrines doivent être particulièrement mis en évidence, le Vietnam étant un objet prometteur pour la science des religions. Mais il serait injuste d’oublier la contribution de ses philosophes ou théoriciens à des formes de pensée philosophique plus occidentale que l’on pense au marxisme vietnamien, aux tentatives d’adapter la phénoménologie ou l’existentialisme à un nouveau contexte. Rendre ces sources disponibles annonce l’ouverture d’un nouveau chapitre de la science religieuse et de  l’histoire de la philosophie.

Les écrits vietnamiens ou consacrés au Vietnam ont une forte composante scientifique. On pense bien sûr à la vulgarisation de la science occidentale dans les premiers temps de la colonisation, à des textes destinés à un large public et dont l’intérêt repose sur les formes de présentation et le choix des motifs. Mais il y a les sciences traditionnelles, médicales par exemple. On doit aussi accorder une grande attention à tous les écrits de savants français ou vietnamiens autour de l’EFEO, de l’université de Hanoi, des lycées de Hanoi ou de Saigon qui ont non seulement étudié le passé du pays depuis les cultures du Fleuve rouge jusqu’aux Chams mais ont, dans cette activité scientifique conjointe, fondée sur la collaboration avec des informateurs vietnamiens, jeté les bases de l’anthropologie française et d’un orientalisme moderne, davantage tourné vers l’Asie tout en aidant à la formation d’une génération de cadres politiques. C’est-là tout un chapitre de l’histoire des sciences humaines qu’il s’agit d’illustrer. Et pas seulement des sciences humaines puisque les instituts Pasteur de Nha Trang et de Hanoi fondés par Alexandre Yersin ont été des lieux fondamentaux de la recherche bactériologique.

La séduction des flamboyants ne fera pas oublier les fondements plus triviaux d’un espace colonisé mais aussi structuré sur des bases administratives propres. À l’administration coloniale dont les rouages ont donné lieu à une abondante littérature des services français se sont juxtaposés les organes de la cour de Huế qui, jusqu’au dernier empereur Bảo Đại, n’a jamais cessé d’être une référence et un acteur dans le fonctionnement au moins symbolique du pays. De l’adaptation des codes chinois jusqu’à l’adoption de l’arsenal juridique français, toute une histoire du droit vietnamien a laissé ses traces. Enfin la présence française au Vietnam comme la constitution du pays à partir de ses trois parties principales obéissaient certes à des objectifs de politique générale mais aussi à des considérations simplement économique. Comprendre l’organisation des capitaux (la Banque d’Indochine), la question de l’artisanat vietnamien, l’utilisation de l’hévéa, les investissements industriels dans un espace qui supplantait de façon fantasmatique pour la France la perte de l’Alsace-Lorraine impliquait une culture économique, des réglementations, des correspondances, des foires internationales, de vastes entreprise d’infrastructure comme le port de Hải Phòng qui font de l’histoire économique du Vietnam au XIXe-XXe un chapitre de l’histoire économique européenne.

 

Publié en février 2021