Un style indochinois mixte d’architecture européenne et de modèles asiatiques s’affirme d’Hanoi à Saigon et l’École des Beaux-arts de Hanoi apprend à ses étudiants comment combiner l’art européen et l’emploi du laquier. Enjambant le Fleuve rouge les structures métalliques du pont Long Biên (pont Doumer), contemporain de la Tour Eiffel, comme métamorphosées par la largeur du fleuve perdent leur allure de pont de préfecture. Đà Lạt rappelle les stations d’altitude des Alpes tandis que Huế cumule, autour de la Rivière des parfums, les caractéristiques d’un empire soumis à la Chine et les références au quotidien de la vie française. Le Vietnam réinterprète, adapte et transforme, ne serait-ce que par des effets de contexte, une France qui a pensé l’avoir seulement colonisé.  Imitant Notre Dame de Paris, la cathédrale néogothique Saint-Joseph de Hanoi est transformée par la proximité immédiate du Lac Hoàn Kiếm (ou le Petit Lac). Le Vietnam est le lieu de toutes les métamorphoses.

Il faut commencer toute évocation de ces innombrables croisements en évoquant la romanisation de l’écriture. Le Vietnam est la seule culture asiatique à avoir abandonné les sinogrammes ou des graphies spécifiques au bénéfice des caractères latins. Cette romanisation a une longue histoire où l’effort des missionnaires cherchant à simplifier l’évangélisation est complété par celui des colonisateurs soucieux de couper le Vietnam de la Chine mais soutenu aussi, paradoxalement, par une partie éclairée de la population vietnamienne qui voit dans cette romanisation une occasion de se rattacher à l’héritage intellectuel européen, peut-être aussi d’en faire un outil servant à l’émancipation nationale.  Des dictionnaires et des abécédaires voient le jour, témoignages d’une gigantesque translation. Désormais le niveau d’instruction nécessaire pour lire est inférieur à ce qu’il était auparavant. Une littérature de vulgarisation se répand.  Mais la romanisation s’accompagne aussi d’une vaste entreprise traductrice. L’imprimerie du Tonkin de François-Henri Schneider collabore notamment avec Nguyễn Văn Vĩnh à qui l’on doit une version vietnamienne de La Fontaine, Molière, Balzac, Hugo et bien d’autres, mais aussi la fondation du premier quotidien vietnamien en langue romanisée.

La romanisation n’est qu’une étape sur la voie de la francophonie. La France coloniale a ouvert la voie à un enseignement franco-vietnamien où le français prend une place de plus en plus notable à mesure qu’on s’élève au-dessus des niveaux élémentaires. Les programmes des écoles élémentaires sont conçus à partir de modèles français. L’enseignement dans les lycées, Albert Sarraut à Hanoi et Chasseloup-Laubat à Saigon,  ou encore à l’université de Hanoi est purement francophone. Il prépare un certain nombre d’étudiants à poursuivre des études en France d’où ils reviendront avec des qualifications indispensables à l’émancipation du pays et à la conquête de l’indépendance. Indépendamment du cadre universitaire le passage par la France est aussi un moment dans la formation de révolutionnaires vietnamiens comme Hồ Chí Minh. Le français devient un outil pour exprimer des aspirations et des revendications purement vietnamiennes, même si elles s’appuient volontiers sur l’héritage des Lumières. On pourrait dire qu’une alchimie s’opère dans les deux sens et que, pour une part d’entre eux, les jeunes enseignants envoyés au Vietnam, comme Pierre Gourou, deviennent les porte-parole d’une sensibilité vietnamienne qu’ils aident à s’exprimer. Témoigne de cette transformation l’École française d’Extrême Orient qui contribue à rendre au Vietnam la profondeur de son histoire, observe la diversité des ethnies qui composent sa population et enregistre les traces du passé, forme aux sciences historiques de jeunes scientifiques vietnamiens, futurs cadres du Vietnam indépendant. Mais c’est aussi dans ce contexte qu’est née une curiosité française pour l’Extrême Orient, une ethno-anthropologie des populations qui l’habite, une tradition érudite qui n’est pas restée confinée au Vietnam mais s’est ensuite étendue au reste de l’Asie. Si l’école française s’est implantée au Vietnam, on peut aussi parler du rôle d’école joué par le Vietnam dans de nombreux domaines scientifiques. L’anthropologie française, celle de Georges Condominas ou André-Georges Haudricourt est aussi d’une certaine manière le résultat d’un transfert culturel.

Un périodique comme l’improbable Bulletin des amis du vieux Hué fait converger depuis l’époque de la Première Guerre mondiale les efforts de jeunes intellectuels vietnamiens et français sur l’histoire du Vietnam dans des contributions en langue française. Si la dynastie des Nguyễn a utilisé les aspirations coloniales de la France pour établir une unité de la Cochinchine, de l’Annam et du Tonkin, on pourrait dire qu’un transfert culturel s’opère aussi dans les reconstructions franco-vietnamiennes de l’histoire du pays.

Au terme de ce processus, il faut noter l’apparition de la francophonie littéraire, l’utilisation du français pour exprimer l’expérience vécue de Vietnamiens et la présenter non seulement à un lectorat vietnamien bilingue mais aussi au public français prêt à intégrer la littérature vietnamienne en langue française dans son horizon intellectuel et son patrimoine littéraire. Phạm Văn Ký, dont les romans ont obtenu des prix littéraires parisiens, est une des incarnations de cet usage littéraire vietnamien de la langue française. La francophonie extérieure n’exclut pas l’appropriation de références françaises, par exemple Maupassant, ou Baudelaire par la littérature vietnamophone, tandis que des auteurs français comme Pouvourville se sont dès les débuts de la colonisation efforcés de pénétrer au plus près la sensibilité du pays. L’usage littéraire de la langue française par la communauté vietnamienne de la diaspora et ses descendants franco-vietnamiens reste une réalité contemporaine, comme un succès tardif des premiers romanciers francophones. Les réminiscences romancées de la patrie lointaine sont devenues très tôt un genre littéraire.

Une des conséquences de la romanisation a été l’apparition du phénomène de la presse, des premiers journaux paraissant en vietnamien, sous forme bilingue ou en français destinés aux Vietnamiens et à la population française. La floraison de la presse est directement liée à un transfert culturel franco-vietnamien. Elle constitue une des meilleures sources d’information sur la vie au Vietnam depuis le début du XXe siècle jusqu’à l’indépendance.  La mise en ligne de ces documents devrait renouveler l’historiographie du Vietnam et peut-être contribuer à une épistémologie fondée sur les rapprochements et interactions de deux traditions, de deux mémoires.

 

Đăng tải tháng 2 năm 2021