On peut dire que le paysage religieux de l'islam central était resté peu évolutif à l'aube de l'époque moderne. La stabilité intérieure des empires qui perduraient depuis le XVIe siècle, qu'il s'agisse de l'empire des turcs ottomans, de celui des iraniens séfévides ou plus à l'est de l'empire indien des Moghols n'y était pas étrangère. L'empire ottoman, le plus ancien des trois, domine tout le Levant puis l'Égypte depuis 1516-1517. Souvent engagé dans des guerres extérieures, il avait su pourtant préserver en son sein une pluralité religieuse remarquable bien que l'islam restât évidemment la religion officielle. Les juifs chassés d'Espagne par le décret de 1492 avaient, pour une grande partie d'entre eux, trouvé refuge en terre ottomane. Quant aux diverses tendances religieuses de l'islam lui-même, de la production juridique, à la théologie et à la mystique, tendances nées durant les cinq ou six premiers siècles de l’islam, souvent dans le conflit et la polémique, elles s'étaient institutionnalisées dans le cadre de l'administration impériale.

En ce qui concerne les échanges, les échelles du Levant, autrement dit les escales portuaires dispensant des privilèges commerciaux et juridiques importants avaient régi les relations avec le Royaume de France, à partir de 1536. Les accords dits de Capitulation liés à ces escales portuaires et à quelques villes de l'intérieur des terres comme Alep et Damas ou Le Caire ne furent dénoncés qu'en 1914 lorsque, dans le fracas de la première guerre mondiale, le dernier sultan ottoman, confronté depuis plusieurs décennies à des pertes majeures de territoire se rallie à l'Allemagne. L'interventionnisme français avait débuté dès le début du XIX e siècle avec l'expédition de Bonaparte en Égypte (1798-1805). Les Anglais avaient pris le relais durant la seconde moitié du même siècle. Avant ce choc brutal avec la modernité, les escales du Levant avaient reçu diverses sortes de voyageurs. Comme personnalité typique, on peut citer Antoine Joseph du Caurroy (1775-1853) qui fut directeur de l'École des Jeunes de langue à Constantinople, là où étaient formés les futurs traducteurs pour les rois de France. Ces fameux drogmans furent souvent des intermédiaires efficaces pour transmettre les manuscrits dont les orientalistes restés en Europe avaient besoin comme par exemple Silvestre de Sacy (1758 – 1838). Spécialiste d'arabe et de persan, il fut en correspondance avec Du Caurroy. C'est par des canaux de même sorte que parvinrent en France les feuillets de Corans des IX e et Xe siècles qui avaient été acquis par Jean- Louis Asselin de Cherville (1772-1822) qui était un agent consulaire basé en Égypte. Le médecin Antoine Clot dit Clot Bey (1796 –1868) qui avait fondé un hôpital au Caire transmit également de nombreux manuscrits.

 En dehors de ces collecteurs de documents, on compte aussi des observateurs qui nous ont laissé des études. Deux grandes tendances se dessinent. L'une prolonge les interrogations qu'avaient pu avoir du terrain oriental, les auteurs du XVIII e siècle. Ainsi Jules Barthélemy Saint-Hilaire produit-il en 1865 un Mahomet et le Coran avec une introduction sur les devoirs mutuels de la philosophie et de la religion. Pacifique-Henry Delaporte fait de même en 1874 avec une Vie de Mahomet. Quant au drogman polonais d'origine hongroise Kasimirski, il produit en 1840 ce qu'on peut considérer comme étant la première traduction moderne du Coran. L'autre tendance consiste à étudier non pas l'islam institutionnel mais surtout celui des tendances minoritaires. On peut citer Jean-Baptiste Rousseau qui publie en 1818 un Mémoire sur les trois plus fameuses sectes du musulmanisme, les Wahabis, les Nosairis et les Ismaélis. Alors que les deux premiers mouvements, les Nosayris (actuels Alaouites) et les Ismaéliens, implantés notamment en Syrie, étaient d'ascendance médiévale, le Wahhabisme était d'apparition très récente. Il était né au milieu du XVIIIe siècle en Arabie orientale. Mais ce mouvement qui avait attiré d'emblée l'attention par sa radicalité , avait été combattu au début du XIXe siècle par le Khédive d'Égypte à la demande des Ottomans. L'autre intérêt de nombre d'auteurs porte sur les Druzes qui étaient présents de longue date dans les montagnes côtières du Levant, puisque leur origine remonte au Xe siècle. Jean-Michel de Venture de Paradis (1739-1799) écrit un Mémoire pour servir à l'histoire de Druses, peuple du Liban. Quant au diplomate Eugène Poujade (1815-1845), il s'intéresse aux écrits secrets des mêmes Druzes dans le premier volume de son ouvrage, La Syrie et le Liban.

En ce qui concerne la production des auteurs autochtones, il faut attendre la fin du XIXe siècle pour la voir se manifester de façon clivante avec le passé. En rapport avec l'influence croissante, voire avec la mainmise des états européens sur les terres du Levant, une réaction à la fois idéologique et religieuse se fait jour durant la seconde moitié du XIX e siècle. Elle va impulser le courant du panislamisme qui s'organise autour de figures voyageuses comme celle de l'iranien Djamâl el-Dîn al-Afghâni (1838-1897). On le retrouve notamment en Égypte entre 1871 et 1879. Il y influence certains docteurs de l'Université al-Azhar comme Muhammad 'Abduh (1849 -1905). Il ne fait pas de doute que les radicalismes religieux actuels, nourris des guerres récentes qui ont secoué les pays musulmans du Levant, devenus indépendants au milieu du XXe siècle, trouvent leurs arguments non dans l'histoire des débuts de l'islam au VIIe siècle, mais dans les idéologies religieuses qui ont inventé le salafisme comme retour à un passé fondateur idéal, à la fin du XIXe siècle.

 

Légende de l'image : Médine. In : Livre de prières, contenant le Dalaïl al-khaïrat wa shawarik al-anwar fi dzikr al-salat ʿala al-nabi al-moukhtar, litanie en l'honneur de Mahomet, et la description de son tombeau, par Abou ʿAbd Allah Mohammad ibn Solaïman al-Djouzouli. 1818-1819