Une vocation précoce pour l’histoire

Roland Guérin de Vaux naît en 1903 au sein d’une famille de la haute fonction publique, très sensible aux questions sociales. Après des études secondaires au collège Stanislas à Paris, où il fréquente plusieurs futurs confrères dominicains, il entre au séminaire de Saint-Sulpice à Issy-les-Moulineaux puis rejoint le noviciat des dominicains en 1929. De 1930 à 1933, il poursuit ses études ecclésiastiques au studium dominicain de Kain, en Belgique, où il montre un intérêt particulier pour l’histoire. On est en plein renouveau des études théologiques avec un accent particulier sur le retour aux sources, seul susceptible de faire sortir la théologie d’une logique de répétition dogmatique sclérosée. Mais il s’intéresse aussi beaucoup à la Bible et est finalement envoyé à Jérusalem en 1933 pour renforcer et renouveler l’équipe de chercheurs constituée par Lagrange avant la Première guerre mondiale. Au terme d’une licence biblique, préparée en deux ans, de Vaux se voit confier des cours d’histoire du Proche-Orient ancien, d’archéologie et de langue assyro-babylonienne. C’est un gros travailleur et il accepte le défi, profitant à fond de l’excellente bibliothèque de l’Ecole biblique et du groupe de savants qui y résident. Depuis 1920, cette Ecole a été reconnue comme Ecole archéologique française par l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Il devient aussi en 1938 directeur de la Revue biblique.

De l’histoire à l’archéologie

La méthode de l’Ecole biblique étant d’étudier le texte biblique en le replaçant dans le contexte historique et géographique de sa naissance, de Vaux se rend souvent sur des chantiers de fouilles et s’en voit confié un premier en 1944 sur le site du monastère bénédictin d’Abou Gosh. Il s’agit d’un bâtiment utilisé par les Croisés au XIIe siècle puis restauré sous les Mamelouks. La fouille est publiée dès 1959 chez l’éditeur Gabalda. Ce premier chantier, assez modeste, lui ouvre la porte de chantiers plus ambitieux : en 1945, la Commission des fouilles du Ministère français des Affaires étrangères lui confie la responsabilité scientifique du site de Tell el-Far’ah près de Naplouse, dont on se demande s’il n’était pas le site de la première capitale du Royaume d’Israël, l’antique Tirça où Jéroboam se serait établi après la scission du Royaume du Nord à la mort de Salomon. De Vaux va fouiller ce site majeur durant une décennie, malgré les aléas dûs à la guerre israélo-arabe de 1947-48. La fouille donne vite des résultats de grand intérêt scientifique.

L’aventure Qumrân

Alors qu’il est en plein travail et, depuis 1945, directeur de l’Ecole biblique, tombe fin 1946 la nouvelle d’une découverte sensationnelle : des bédouins de Jordanie commencent à écouler sur le marché des antiquités des morceaux de parchemins comportant des inscriptions qui intriguent. Après une période d’incrédulité où même les spécialistes de l’Ecole biblique sont sceptiques, il faut se rendre à l’évidence : ces manuscrits, parfois de vrais rouleaux, sont écrits en hébreu biblique et on peut y reconnaître certains passages de l’Ancien testament. La découverte suscite vite des convoitises de toutes sortes, et de Vaux est appelé début 1949 par Lancaster Harding, responsable des Antiquités de Jordanie, pour tenter de mettre fin au pillage sauvage qui a commencé. Un premier article dans la Revue biblique d’octobre 1949 montre la perplexité des chercheurs devant une littérature ancienne encore inconnue. Une compétition acharnée va alors avoir lieu entre chercheurs juifs et archéologues de diverses provenances. Le climat de mystère qui entoure la découverte et l’appétit des antiquaires ne vont pas faciliter le travail. Ce n’est qu’en janvier 1952 que de Vaux et Harding parviennent à contrôler et sécuriser le site d’où proviennent beaucoup de manuscrits, le wadi Murabba’at, à 25 km de Qumrân, sur les rives de la mer Morte. Les découvertes vont aller en s’accélérant, contraignant de Vaux à multiplier les campagnes au cours des mois de février-avril 1953, 1954, 1955, 1956 jusqu’à ce que la Crise de Suez ne vienne tout interrompre jusqu’à janvier 1958.

Parallèlement, de Vaux tente de poursuivre ses fouilles de Tell al-Far’ah, où il mène 10 campagnes entre 1946 et 1960.

Un savant de renommée mondiale

Entre temps, des experts exceptionnels comme Josef Milik et Dominique Barthélemy se sont mis au travail, pionniers d’une équipe internationale qui reconstitue des parchemins abîmés, les décrypte, les restaure dans les locaux du Musée Rockfeller proche de l’Ecole biblique. Une invitation de la British Academy de Londres en 1959 offre à Roland de Vaux de faire une première tentative de synthèse où il donne son point de vue sur l’authenticité, l’ancienneté des manuscrits, la date de leur abandon, ainsi que sur la communauté de Qumrân qui en serait l’origine : ces Schweich lectures donnent à de Vaux une notoriété internationale mais l’exposent également, car le sujet est très discuté et il est parfois accusé d’avoir voulu cacher des textes embarrassants pour le dogme catholique. En 1962, il est élu membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et en 1964-65, il est invité comme visiting professor à l’Université de Harvard.

Travailleur infatigable, il a poursuivi parallèlement son enseignement sur l’histoire d’Israël dont le fruit va être synthétisé dans deux ouvrages majeurs : Les institutions de l’Ancien testament (2 vol., 1958 et 1960, 347 et 541 p.) et une Histoire ancienne d’Israël. Des origines à l’installation en Canaan (Gabalda, 1971, 674 p.) qu’il ne pourra pas mener à son terme.

Usé par le travail, Roland de Vaux meurt le 10 septembre 1971, à l’âge de 68 ans. Il laisse une œuvre inachevée mais aussi le souvenir d’un immense savant dont le labeur incessant a permis des progrès considérables de la science à un moment où la connaissance du milieu de la Bible était renouvelée comme jamais auparavant.