Bisson et Welling
Le voyage en Égypte

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Les deux albums provenant de la collection Smith-Lesouëf et conservés au département des Estampes et de la photographie de la BnF rassemblent 119 tirages du voyage en Égypte accompli en 1869-1870 par les photographes Auguste Rosalie Bisson et Édouard Welling pour le compte de la maison Léon & Lévy.

Reliés et légendés par leur ancien propriétaire, ils constituent une série homogène aussi bien par la technique et le format que par le style. Seules quelques planches portent le timbre de l’éditeur ; quant aux noms des photographes, ils seraient restés inconnus sans les travaux de M.-N. Leroy[1], qui ont permis de rattacher cette série à l’un des corpus majeurs de la photographie française du XIXe siècle, celui des frères Bisson.

C’est en 1852 que Louis Auguste (1814-1876) et Auguste Rosalie (1826-1900) Bisson s’associent pour former la maison Bisson frères, qui devient rapidement une des plus importantes de Paris. Si on y pratique le portrait, la reproduction d’œuvres d’art ou l’imagerie scientifique, c’est surtout dans le domaine de la photographie d’architecture et de paysage que les deux frères vont se distinguer ; d’une part avec leur série Reproductions photographiques des plus beaux types d’architecture et de sculpture, qui fixe en tirages de grand format les monuments historiques de France et de pays voisins ; d’autre part avec les expéditions d’Auguste Rosalie dans les Alpes, et particulièrement sur le Mont-Blanc.  Si cet exploit technique et sportif leur assure la gloire, il n’empêche pas la faillite de l’entreprise, prononcée en 1864. Auguste Rosalie poursuit néanmoins une intense activité photographique, pour son propre compte ou pour divers éditeurs.

Fondée en 1864 par Moïse Léon et Georges Lévy, la maison homonyme allait progressivement devenir un véritable empire de l’imagerie touristique, dont l’activité se poursuivit jusqu’en 1917[2]. Il est probable que, souhaitant  ajouter une série de vues d’Égypte à leur catalogue, ils aient fait appel à un photographe renommé à la fois pour son regard sur les monuments et les sites, et pour sa capacité à mener une expédition photographique de grande ampleur, y compris dans des territoires  difficiles. Le rôle de Welling, photographe dont la biographie et la production restent mal connues, s’est vraisemblablement limité à une assistance technique.

Ce voyage photographique reprend, dans sa composition et ses principales étapes, le modèle posé en 1852 par Maxime Du Camp, et repris dans la décennie 1850 par des photographes comme Greene, Frith ou Teynard. Il conduit d’Alexandrie à Abou Simbel, avec une étape prolongée au Caire. Le choix de tirages de format moyen peut étonner de la part d’un photographe qui avait porté des plaques de verre bien plus grandes sur le toit de l’Europe pour en magnifier la majesté, mais s’explique sans doute par un choix commercial des éditeurs, soucieux de proposer des photographies bon marché pour un public large.

Moyenne par son format et sa qualité technique, assez convenue dans son iconographie, cette série porte néanmoins la marque de son auteur principal et propose certaines images d’une grande beauté. La vision de Bisson est essentiellement monumentale, voire archéologique : à l’exception de quelques vues d’Alexandrie, du barrage du Nil et des palais khédiviaux du Caire, elle évite l’Égypte moderne et ne fait aucune concession au pittoresque. Pierre brute, taillée ou sculptée, l’Égypte qui nous est ici donnée à voir est essentiellement minérale. Les monuments islamiques du Caire, que Bisson dispose dans des diagonales et des perspectives savamment construites, n’apparaissent pas comme les lieux de culte vivants d’une métropole peuplée, mais comme les vestiges ruinés et délaissés d’une civilisation morte. Ils offrent en cela un prologue à la revue des monuments de l’Égypte pharaonique qui, de Gizeh aux confins du Soudan, constitue le propos principal de la série.

Si les traces des premières fouilles archéologiques se lisent sur certaines images (le colosse exhumé à Saqqarah, le temple d’Edfou récemment déblayé), les monuments antiques apparaissent encore tels que les siècles les ont travaillés et recouverts : les parties supérieures du temple de Louxor émergent à peine du limon, les dunes du désert cachent encore en partie la façade d’Abou Simbel. Moins détaillée que celle de Devéria, moins fulgurante que celle de Greene, la vision de Bisson s’attache à restituer la masse, les proportions grandioses de ces édifices, mais surtout leur solitude. De ce point de vue, sa remontée du Nil, même si elle obéit à la géographie, prend aussi la forme d’un progressif éloignement vers un monde toujours plus désert, plus sauvage, et dont l’étrangeté confine à l’intemporel, à l’irréel. La série finale sur les cataractes et les temples de Nubie, outre  qu’elle donne à voir dans leur état originel des lieux et des monuments désormais noyés ou déplacés, est à cet égard la plus précieuse et la plus marquante de ce voyage photographique. 

 

[1] « La Maison Bisson frères, une entreprise photographique », in Les Frères Bisson, photographes. De flèche en cime, 1840-1870. Paris-Essen, Bnf / Museum Folkwang, 1999.

[2] Le fonds Léon et Lévy appartient aujourd’hui à l’agence Roger-Viollet, collection détenue et diffusée par la Parisienne de photographie (http://www.roger-viollet.fr/agence.aspx) ; les négatifs égyptiens de Bisson y sont conservés.

 

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