Un monde marqué par le conflit

Dès l’origine, en 1500, des tensions et des conflits permanents ont marqué la naissance européenne du Brésil – ou « Amérique portugaise » comme était également appelé ce territoire jusqu’au début du XIXe siècle. Ces tensions ont opposé les colons portugais aux Indiens ; les envahisseurs hollandais et français aux colons portugais ; les jésuites aux colons ; les esclaves noirs aux propriétaires d’exploitations ; les commerçants aux propriétaires fonciers ; les soldats aux commandants de garnison… Le conflit incessant se manifestait au quotidien, la société esclavagiste laissait la minorité blanche en état d’alerte et la majorité noire en quête d’opportunités qui lui permettraient de conquérir sa libération.
Les regroupements d’esclaves fugitifs – les quilombos – se sont multipliés dès les premiers temps de la colonisation, et la crainte des insurrections a toujours représenté le pire cauchemar des colons. De nombreux documents témoignent de la peur que ressentaient les administrateurs et les autorités envoyées par le Portugal au Brésil, depuis le XVIe siècle, devant la possibilité qu’éclatent des révoltes de Noirs, d’Indiens ou d’hommes pauvres désœuvrés. Au cours du XVIIe siècle, le Quilombo de Palmares, dirigé par Zumbi, a empli d’effroi l’ensemble du territoire de l’Amérique portugaise et, tout au long du XVIIIe siècle, les quilombos inquiétaient les autorités envoyées par la métropole. Les guerres contre les Indiens et la menace représentée par les populations indigènes non acculturées s’avéraient un autre élément important de cette perpétuelle situation de conflit. Qualifiées de « révoltes informelles », elles constituent une spécificité du monde colonial portugais en Amérique du Sud.
Il existe, toutefois, un éventail varié de conflits menés à bien par des hommes plus profondément marqués par la culture européenne à laquelle ils empruntaient des conceptions et un vocabulaire politique, et qui se sont retournés contre les formes et les codes de la domination qu’exerçaient les Européens. Il s’agit là de révoltes formelles, un phénomène aux contours plus nets et qui advient dans des circonstances précises, fruit de contextes très spécifiques. Parmi ces révoltes formelles, les conjurations survenues à la fin du XVIIIe siècle se sont affirmées de manière plus tangible et mieux définie.

Les deux faces de la révolte : le contexte d’Ancien régime…

Les révoltes coloniales possédaient certaines caractéristiques communes aux soulèvements qui défiaient à la même époque les monarchies européennes. Elles traduisaient le sentiment d’injustice de la population face à la montée des prix des produits alimentaires de base et elles réclamaient des prix justes. Elles s’insurgeaient contre le monopole du contrôle exercé par des groupes de commerçants sur certaines denrées alimentaires ou contre de nouvelles taxes, à la manière des protestations contre l’impôt qui traversaient l’Europe et plusieurs autres régions coloniales. Elles sont caractéristiques du monde de l’Ancien régime, dont elles sont du reste parties prenantes.

… et les spécificités du monde colonial

La colonie américaine du Portugal se trouvait toutefois éloignée du roi et de son gouvernement par des milliers de kilomètres et plusieurs mois de voyage maritime. Les crimes et les infractions les plus graves étaient jugés à Lisbonne, l’organisation ecclésiastique était lacunaire et les universités ne devaient pas faire leur apparition avant le XXe siècle. Loin du roi, de la loi et du savoir scientifique, les habitants de l’Amérique portugaise ont construit un monde qui appartenait à l’univers européen tout en s’en trouvant exclu. Ils ont exploité le travail forcé et ont progressivement bâti une société métissée, traversée par des tensions. Ils se sont pliés à la politique royale qui confiait la conversion des Indiens et des Noirs aux jésuites, mais ils sont entrés en conflit avec les missionnaires au sujet du contrôle et de l’asservissement des indigènes pour le travail dans les fermes et dans les champs. Ce type de conflit entre colons et jésuites a été caractéristique du monde colonial : l’Europe ne connaissait rien de semblable à l’époque. La loi souvent accommodante stimulait l’apparition de colons despotiques et sans entrave qui s’affrontaient entre eux, menaient des révoltes et défiaient les représentants d’un roi lointain et absent.
Enfin, ce que l’on retient le plus souvent des révoltes coloniales, c’est l’opposition entre les intérêts des colons et ceux des gouvernants, dans la colonie comme dans la métropole. Cet aspect a souffert d’une tendance de l’historiographie brésilienne consistant à lui imprimer à l’excès les notions de nativisme et de soif d’indépendance. Il ne faudrait pas confondre les mutineries et révoltes de la période coloniale et les révolutions au sens classique, comme on l’entend depuis la Révolution française de 1789. Les révoltés ne cherchaient pas toujours à renverser l’ordre établi afin d’en instaurer un nouveau. Ils bornaient leur horizon à l’échelle de la région : le Pernambouc, le Minas Gerais, São Paulo, Rio de Janeiro… Lorsqu’ils ont commencé à envisager une sécession d’avec le Portugal, ils l’ont fait de manière plus spontanée que calculée. L’idée même du Brésil était encore fluctuante et singulière.

L’appellation et la chronologie des révoltes

Il n’existe que depuis récemment des études qui abordent en détail le vocabulaire politique de cette période. Dans les documents d’époque, les mots désignant les conflits que nous avons définis sont très variés : mutinerie, soulèvement, conjuration, coterie, cabbale, désordre. D’après Evaldo Cabral de Mello, qui a étudié en profondeur la Guerre des Mascates – important conflit ayant opposé, dans les villes d’Olinda et de Recife, au Pernambouc, les planteurs de canne à sucre et les commerçants portugais –, « altercations » était le terme utilisé durant les XVIIe et XVIIIe siècles pour définir les ruptures de l’ordre public, tandis que « soulèvement » et « sédition » qualifient les mouvements plus clairement dirigés contre les autorités régnantes. À la fin du XVIIIe, apparaît à Bahia l’expression « francesia » pour désigner la révolte antimonarchique, dans une allusion très claire aux événements révolutionnaires en France. Le mot « Conjuration », devenu par la suite si populaire, commence à être couramment utilisé au milieu du XVIIe siècle, toujours évoqué par les pouvoirs en place afin de discréditer les contestations.
Les soulèvements plus formels ont eu lieu essentiellement à trois époques, ou trois grands moments critiques. Le fait qu’ils se soient succédé dans des intervalles de temps réduits indique qu’ils appartiennent à des conjonctures historiques communes, à savoir la crise générale de l’Ancien régime, ainsi que de l’ancien système colonial, ce que l’on a appelé l’ère des révolutions atlantiques.
Le premier de ces moments critiques (1640-1684) a eu lieu à l’époque de la Restauration de l’indépendance portugaise, lorsque le nouveau roi, Dom João IV, a affronté l’Espagne dans une guerre qui devait durer plus de vingt ans. La fragilité du royaume a dû encourager la rébellion des colons, qui, à trois reprises – en 1640, 1661 et 1684 – se sont soulevés autour de la question de l’esclavage des indigènes. Le deuxième moment critique (1707-1728) a été marqué par la participation du Portugal à la Guerre de succession d’Espagne (1703-1713), opposé aux prétentions de Louis XIV qui entendait placer son petit-fils, le futur Philippe V, sur le trône d’Espagne. Cette période coïncide avec le long règne de Dom João V (1706-1750). Ce contexte fragilisait le Portugal face aux royaumes rivaux (Rio de Janeiro a été la cible de deux attaques de pirates français, celle de Duclerc en 1710 et celle de Duguay-Trouin en 1711) et face aux colons mécontents du poids des impôts. Deux conflits se distinguent, qui ont pris la forme de véritables guerres civiles : la guerre des Emboabas (1707-1709) et celle des Mascates (1710-1711).
Le troisième moment correspond au contexte de « révolution atlantique », lorsque l’indépendance des colonies anglaises d’Amérique du Nord mettait en échec le système colonial (1776), que la Révolution française décapitait le roi et liquidait l’Ancien régime (1789) et que les Lumières disséminaient, dans l’ensemble du monde occidental, les idéaux de liberté et d’égalité. En 1789 dans le Minas Gerais, en 1794 à Rio de Janeiro et en 1798 à Bahia, la période a été marquée par un total de cinq pendus, dont l’un a été écartelé : Joaquim José da Silva Xavier, le Tiradentes de la Conjuration Mineira.

 

Légende de l'illustration : Historia da Revolução de Pernambuco em 1817. 1840