Jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, l’esclavage était considéré comme une institution légitime, réglée par un ensemble de lois ou d’usages, constitutive de la nature même des sociétés et largement diffusée dans la plupart des pays du monde. Seules quelques régions du nord-ouest de l’Europe avaient rejeté ou abandonné cette pratique tombée en désuétude et bien peu nombreuses avaient jusqu’alors été les voix à s’élever pour condamner ou remettre en cause l’esclavage.

Les Lumières françaises  – en résonance avec des groupes religieux quakers et évangéliques – ont contribué à forger les bases d’un ensemble d’idées qui, en un peu plus d’un siècle, a permis de mettre fin à l’existence de cette institution séculaire diffusée dans les pays sous influence directe des nations européennes. En outre, ces conceptions ont contribué à l’aversion croissante du travail forcé et ont encouragé les sociétés fondées sur le travail libre.

L’élaboration de ce corpus d’idées s’est accomplie lentement et a exigé le désaveu de l’esclavage : il a fallu, en effet, faire reconnaître que cette institution était contraire aux préceptes chrétiens, qu’elle représentait une menace pour l’État, qu’elle était économiquement inefficace – puisque préjudiciable à la fois à la fortune de l’État et aux intérêts des particuliers –, qu’elle était en contradiction avec le Droit civil et qu’elle ne respectait pas le Droit naturel. Enfin, d’institution légitime et largement diffusée que personne ou presque ne remettait en cause, l’esclavage a fini par devenir un anathème et a été dénoncé comme une pratique dépassée, illégitime et non lucrative.

Les idées antiesclavagistes au Brésil

Entre la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle, ces conceptions ont été invoquées pour combattre les sociétés esclavagistes du Nouveau Monde, et l’on trouve de nombreuses preuves de leur influence sur les premières manifestations antiesclavagistes au Brésil. Malgré l’interdiction d’imprimer et de faire circuler des ouvrages pouvant contenir des arguments contraires aux intérêts de la Couronne et de la religion, les idées défendues par les Lumières françaises parvenaient jusqu’au Brésil, apportées par les étudiants qui rentraient d’Europe et grâce aux ouvrages commercialisés clandestinement.

Le Brésil vivait alors une époque bien particulière puisque, suite à l’installation à Rio de la Cour portugaise en 1808 puis après l’Indépendance de 1822, de nombreux étudiants formés dans les universités européennes, où ils avaient été en contact avec les conceptions des Lumières françaises, devaient rejoindre la bureaucratie d’État et jouer un rôle important dans l’établissement de la législation, en conduisant la politique et l’économie de l’Empire brésilien naissant.

Malgré l’intégration de ces lettrés dans les structures étatiques, le nombre réduit de personnes instruites et l’inexistence d’une sphère publique d’envergure sont des phénomènes qui ont fortement marqué l’antiesclavagisme brésilien du début du XIXe siècle. Le petit groupe d’auteurs qui critiquait la traite et l’esclavage brésilien a adopté des stratégies différentes de celles des mouvements antiesclavagistes européens qui comptaient généralement sur la mobilisation des masses et/ou sur la diffusion et la circulation d’écrits dénonçant l’esclavage. Ils ont borné leurs actions à la rédaction de textes destinés à leurs pairs et dont l’objectif était de débattre sur les meilleures manières de restreindre graduellement la traite afin de faire lentement diminuer la pratique de l’esclavage. Ils gardaient toujours comme but ultime l’établissement d’un État en accord avec les préceptes les plus modernes de la science européenne, en particulier ceux de l’économie politique. Il faut également rappeler que les législateurs et les fonctionnaires brésiliens du début de l’Empire ont évité d’encourager les débats parlementaires sur la traite et l’esclavage. Fins connaisseurs des expériences constitutionnelles des Nord-Américains, des Français, des Espagnols et – il faut le souligner – des Haïtiens, ces responsables ont remis le débat sur la fin du trafic d’esclaves entre les mains du pouvoir exécutif et ils ont maintenu dans la constitution – ratifiée par Dom Pedro Ier – les pratiques séculaires de l’assimilation sélective des personnes de couleur, afin d’estomper les distinctions entre Blancs, Noirs et Métis dans l’accession à la citoyenneté. Celle-ci pouvait être accordée à tous, sauf aux esclaves affranchis nés en Afrique.

Les auteurs antiesclavagistes brésiliens du début du XIXe siècle ont également partagé la sensibilité des Français face à des thèmes comme la souffrance des esclaves et la violation du Droit naturel, mais ils ont sélectionné parmi l’ensemble des idées antiesclavagistes des Lumières les sujets qui leur semblaient le mieux convenir à leurs objectifs. Le premier d’entre eux considérait l’esclavage comme une entrave à la formation et à la sécurité de l’État ; le deuxième estimait que cette institution était économiquement dépassée puisque le travail forcé était supplanté par le travail libre ; le troisième visait une lente et progressive atténuation de cette pratique.
À l’exception de la période comprise entre la fin des années 1830 et 1850 (lorsqu’a été promulguée la loi qui éliminait la traite négrière transatlantique), et alors que le pouvoir politique au Brésil se trouvait manifestement dominé par les partisans de l’esclavage – surnommés « Saquaremas » –, la posture adoptée par les premiers antiesclavagistes brésiliens a perduré tout au long du XIXe siècle. La valorisation de la critique « scientifique » de l’esclavage et la préoccupation concernant la structuration, la sécurité et la prospérité de l’État ont continué à peser de manière systématique sur toutes les mesures antiesclavagistes.

La destinée du pays avant tout

À la différence d’autres pays où s’est exprimée une critique humaniste de cette institution et où le bien-être de l’esclave ou de l’affranchi a toujours été pris en compte, le Brésil a relégué ces questions au second plan. Joaquim Nabuco, le plus célèbre des abolitionnistes brésiliens, insistait encore, jusque dans les années 1880, sur le fait que, si le sort des Noirs lui inspirait la plus vive sympathie, c’était la destinée du pays qui le préoccupait avant toute chose.

Les antiesclavagistes brésiliens s’inspiraient certes des exemples « scientifiques » et des idées libérales héritées des célèbres philosophes mais ils conservaient néanmoins vis-à-vis d’elles une certaine distance. En effet, leur principal objectif était d’ériger une société basée sur la sécurité, l’harmonie et la prospérité dans laquelle la disparition de l’esclavage s’accomplirait par étapes. Cependant, cette société allait se révéler tout aussi hiérarchisée et non moins inégale que le régime monarchique auquel ces auteurs étaient assujettis. L’élimination de l’esclavage au moyen de réformes graduelles et le maintien de toute la structure sociale esclavagiste allaient permettre de continuer à garantir les bénéfices d’une petite élite.

Pour toutes ces raisons, à la différence des conceptions françaises, anglaises et nord-américaines, il est pratiquement impossible de trouver dans les textes antiesclavagistes brésiliens une identification de l’esclave en tant que frère ou semblable, ni même a fortiori en tant que propriétaire foncier. L’homme libre destiné à remplacer l’esclave, selon la vision des antiesclavagistes brésiliens, ne serait que le travailleur diligent qui s’acquitterait de ses tâches de son plein gré alors qu’il le faisait au préalable sous la menace du fouet. Cet antiesclavagisme raisonné fermait la porte aux considérations sur le sort que les esclaves ou la population noire connaîtraient après l’abolition.

 

Légende de l'illustration : Réflexions sur l'esclavage des nègres. J.-A.-N de de Caritat Condorcet. 1781