Inscrite dans un effort de maîtrise et d’exploitation d’un territoire qui supplantait peu ou prou la métropole en termes de production de richesses, la mission eut à souffrir d’un esprit de système à plusieurs égards défaillant, les spécimens rapportés, les centaines de planches et les écrits, morcelés en plusieurs dizaines de correspondances, rapports et mémoires, étant restés longtemps inexploités ou inédits. En outre, en 1808, lors de l’invasion du Portugal par les troupes de Junot, ce trésor fut partiellement transféré à Paris par Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, certaines pièces faisant encore aujourd’hui partie des fonds du Muséum National d’Histoire Naturelle.

À 14 ans, Alexandre Rodrigues Ferreira avait été envoyé à Coimbra par son père, un prospère commerçant de Salvador. L’enseignement de l’université s’était profondément transformé sous l’impulsion des réformes et des idéaux encyclopédiques du futur marquis de Pombal. C’est là qu’Alexandre R. Ferreira reçut officiellement son titre de docteur en Philosophie naturelle, en janvier 1779. Quelques mois plus tôt, il avait été choisi par son ancien professeur, le naturaliste italien Domenico (ou Domingos) Vandelli, pour conduire l’une des expéditions scientifiques chargées de quadriller les domaines ultramarins. Lui couvrirait les capitaineries du Grão-Pará, Rio Negro, Mato Grosso et Cuiabá, tandis que João da Silva Feijó était destiné au Cap Vert, Manoel Galvão da Silva à Goa et au Mozambique, Joaquim José da Silva à l’Angola.

Assisté d’un jardinier-botaniste, Agostinho Joaquim do Cabo, et des dessinateurs (riscadores) Joaquim José Codina et José Joaquim Freire, il arriva à Belém en octobre 1783, arpenta les environs jusqu’à l’île de Marajó (ou Joanes), et remonta le bas Tocantins. Un an plus tard, il prit le chemin du rio Negro, atteignant Barcelos en mars 1785. Après avoir sillonné le nord amazonien, les rio Negro, Branco et leurs affluents — la partie la mieux étayée du voyage —, et en dépit de son souhait de rentrer à Lisbonne, il fut invité par le ministre de la Marine et de l’Outremer Martinho de Mello e Castro à poursuivre sur la rive droite de l’Amazone. Remontant le rio Madeira, il atteignit Vila Bela en octobre 1789, à l’issue de treize mois de pérégrinations. C’est là, dans la capitale du Mato Grosso, qu’Agostinho do Cabo succomba à de fortes fièvres. Joaquim José Codina périt, lui, en 1791, au cours des incursions vers Cuiabá et le haut Paraguay. Ce qui restait du groupe regagna finalement Belém le 12 janvier 1792, avant de retrouver Lisbonne l’année suivante. Alexandre Rodrigues Ferreira poursuivit sa carrière en occupant une série de charges administratives de plus en plus importantes, jusqu’au poste de vice-directeur du Cabinet Royal d’Histoire Naturelle. Mais il sombra peu à peu dans la mélancolie, sans jamais remettre la main à ses matériaux qui ne furent partiellement exhumés qu’à partir de la seconde moitié du XIXe siècle.

Ces presque dix années de périples avaient dû, dans des conditions de précarité épuisantes, concilier des exigences tout à la fois scientifiques, stratégiques et socio-économiques : constituer une riche collection d’échantillons des trois ordres naturels pour le Musée Royal de Lisbonne (Real Museu de Lisboa), parfaire et structurer les connaissances sur la faune, la flore et l’ethnographie amazonienne et du Centre-Ouest ; recenser les ressources hydrographiques et minérales, dresser un état des lieux topographique, démographique et militaire, avec en arrière-plan les travaux de démarcation des frontières sud-américaines consécutifs au Traité de Madrid (1750) ; fournir les éléments d’un meilleur encadrement des populations locales, pour à terme pacifier la région et promouvoir son économie, c’est-à-dire l’agriculture « intensive » plutôt que les « drogues du sertão»…

Dans la lignée des physiocrates et serviteur des intérêts de la couronne, Alexandre Rodrigues Ferreira croyait en effet à une nette distribution des rôles entre la colonie, pourvoyeuse de matières premières, et la métropole disposant du capital technique capable de les manufacturer. En fait la région se transformait sous l’effet d’un nouveau regard, pour lequel le savoir ne s’abstrayait jamais d’objectifs pratiques et utilitaristes. De même, l’observation des Amérindiens ne se départit guère de l’ambition, souvent découragée par les désertions et les rébellions, de faire d’eux des « citoyens utiles ».

L’expédition philosophique se distingue des autres explorations qui lui sont contemporaines par son ampleur et sa durée. Nourris des essais de Linné, des prédécesseurs (Margrave et Pison pour l’époque hollandaise, le père Samuel Fritz, La Condamine…) comme des relations récemment rédigées par les agents de la monarchie lusitane (Francisco Xavier de Mendonça Furtado, Manoel Gama Lobo d’Almada, Francisco Xavier Ribeiro de Sampaio, José Monteiro de Noronha, Antonio José Landi…, les écrits d’Alexandre Rodrigues Ferreira aidèrent à fonder les mémoires de Joaquim Nabuco concernant le litige entre le Brésil et la Guyane anglaise (1903). Mais l’on commence seulement à mesurer la richesse documentaire de ces témoignages, d’autant plus précieux qu’ils sont encore pour ainsi dire à l’état brut, sur une réalité dont les traces se sont effacées.

 

Légende de l'illustration : Vista do arrayal que se poz no Rio Ixie, junto à cachoeira do mesmo Ixie. J. J. Codina. XVIIIe s.