Les quelques deux mille cinq cents peintures indiennes du département des Estampes et de la Photographie de la BnF attestent, de par leur variété, de la richesse de la tradition picturale en Asie du Sud. Le catalogue raisonné de Roselyne Hurel est un ouvrage de référence compréhensif et détaillé couvrant l’ensemble de ces œuvres.

 

L’Inde du Nord

La peinture moghole

Un très grand nombre des miniatures du style moghol impérial ainsi que provincial réunis dans des albums reliés, sont les dons du colonel Gentil. Regroupés dans des albums reliés, ils ressemblent à des collections éclectiques très typiques des muraqqas mogholes dont le colonel a suivi le canon.

L’origine de la peinture moghole remonte au règne d’Humayun. Celui-ci, pendant son exil dans la cour du roi perse Shah Tahmasp, fut ébahi par l’art des manuscrits persans. Quand il revint reconquérir son empire en 1555 à Delhi, il était accompagné de deux artistes persans Mir Sayyid Ali et Abd-us-Samad qui l’aidèrent à établir les fondements de la peinture moghole. Mais c’est à son fils Akbar que revient l’honneur de la floraison de cet art. Akbar, un souverain éclairé, d’esprit ouvert, fonda une religion syncrétique et universelle sulaih kul. Son atelier impérial était constitué de peintres et calligraphes séfévides tout autant que d’artistes hindous. Il s’y produisit des œuvres remarquables où l’on discerne une confluence de trois styles principaux: européen, islamique (ou persan) et hindou (indigène). L’atelier impérial exécuta entre autres, des commandes d’illustrations exceptionnelles de grands textes narratifs et historiques: Hamzanama, Tutinama, Razmnama, et Baburnama

Avec l’avènement au trône de son successeur Jahangir, les grands sujets d’illustrations avec leurs aspects formels et officiels cèdent la place, aux murraquas ou recueils de peintures plus intimes et spirituels. La spiritualité (scènes de rencontre avec ascètes), la poursuite des plaisirs mondains aussi bien que l’impérialisme symbolique (droit divin du souverain) connaissent une effervescence à cette période. L’influence européenne devient beaucoup plus affirmée et l’espace pictural plus aéré, libéré d’encombrements. Dans les portraits on discerne une pénétration psychologique de caractère et d’individuation. C’est sous Jahangir que la peinture atteint son apogée : l’art pictural voit une parfaite fusion d’influences persanes, européennes et hindoues.

Son successeur Shah Jahan, plutôt bâtisseur, rassembla ses ressources pour ériger des édifices majestueux tels que le Taj Mahal, le Fort Rouge ou la Grande Mosquée à Delhi. Sous son règne la peinture pris une dimension de gloire cérémoniale par le développement d’un style classique. Le Padshahnama ou le Shah Jahan album furent les créations les plus marquantes de l’époque.

Son successeur Aurangzeb précipita la désintégration de l’Empire et le déclin de l’art pictural. Les artistes impériaux furent obligés de chercher refuge chez les souverains provinciaux (Awadh, Lucknow ou Murshidabad). Le style qui s’y développa appartient à l’école moghol provincial. Il privilégia une ouverture vers des sujets peu explorés dans les écoles impériales: les femmes et leurs quartiers voilés (zanana), les sujets romantiques tirés de l’imaginaire indo-persan (Baz Bahadur et Rupmati, Shirin et Khusrau),  ) les sujets religieux ou spirituels ainsi que musicaux (Ragmala).

Le Rajasthan

La peinture rajpoute, tradition assez complexe et hétérogène, manque parfois de la cohérence du développement historique du style moghol. Cependant, les artistes formés dans les écoles impériales mogholes et trouvant de l’emploi chez des princes rajpoutes, grâce aux contacts politiques et alliances matrimoniales, ont développé leur propre style intégrant les influences locales et mogholes. Les écoles régionales se différenciaient par leurs spécificités stylistiques et thématiques. Dans certaines peintures on retrouve des caractéristiques pré-mogholes ou autochtones. Les artistes de la région de Mewar (Udaipur, Chittorgarh) puisaient leur inspiration dans des traditions pré-mogholes où la composition était divisée en compartiments rectangulaires et où dominaient les couleurs primaires appliquées d’une manière plate sans modulation, rappelant le style dite Chaurapanchasikha. Chez les artistes du royaume de Marwar (Jodhpur) des influences impériales mogholes sont reconnaissables. La thématique est plus proche de lhédonisme (amants sur une terrasse, scènes de musique et de danse) avec des arrière-fonds resplendissant. D’autres royaumes plus petits font aussi valoir leurs spécificités telles que Bundi, Kota (des Ragamalas ou le Bhagawata Purana) ou Bikaner. La BnF contient très peu d’œuvres du Rajasthan mais une série tirée du Bhagawata Purana illustrant les incarnations de Vishnou, exécutée dans le style sous-impérial, mérite l’attention.

Le Deccan

Les plateaux du Deccan au centre du sous-continent indien se trouvaient sous le contrôle des Sultans. Ces royaumes comme Ahmadnagar, Bijapour ou Golconda connaissaient déjà une floraison d’art pictural au 16e siècle. L’école du Golconda  est la mieux représentée à la BnF, la plupart des œuvres datant des années 1680.

 

L’Inde du Sud

La péninsule indienne encadrée au nord par les chaînes des Vindyas et par les mers des trois autres côtés est une contrée particulièrement différente du reste du pays. La littérature et les arts de l’Inde méridionale restent intiment liés avec la religion hindoue (Shaivïsme et Vishnouisme) et les enceintes des temples furent le lieu de toutes activités humaines. Ce sont les temples qui ont prêté leur iconographie à la peinture. Les dieux et leurs consorts peuvent être identifiés par leurs attributs, leur posture ou leur geste.

Conservés en albums reliés et intacts, les peintures du sud de l’Inde des collections de la BnF sont principalement originaires des régions du Tamil Nadu et de l’Andhra Pradesh. Le département des Estampes possèdent des albums consacrés aux divinités hindoues, plus particulièrement aux incarnations de Vishnou, des dieux et des démons. La tradition des kalamkaris (tissus peints de récits mythologiques dont se servaient les conteurs ambulants pour narrer des histoires) inspirait les artistes à illustrer sur papier des scènes de grands textes religieux post-védiques comme le Bhagavata Purana. L’album d’un brahmane Swami, intitulé “Moeurs et usages des indiens” et consacré aux castes et professions des Hindous probablement destiné pour une clientèle européenne comme souvenirs peut aussi être considéré comme appartenant aux « Company paintings ».

 

Le style dite “Company”

Inventé par Mildred Archer, le terme “Company Painting” (peintures réalisées par des artistes indiens destinées aux agents de la Compagnie des Indes britanniques) reste toutefois un terme assez ambigu. Aujourd’hui, il peut inclure toutes sortes d’œuvres destinées à un regard (et marché) européen éveillant leur curiosité sur la vie et culture indigène. A la BnF, certains des albums et peintures du Sud de l’Inde peuvent compter parmi les plus anciens ayant des caractéristiques de ce style. Les peintures issues de la région de Murshidabad (Bengal), de Lahore (aujourd’hui au Pakistan) ou de la région d’Awadh en constituent cependant la plupart des exemples importants.

 

Publié en janvier 2022