Les objectifs et les préparatifs de la visite

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la Pologne cherchait à obtenir de la part de la France la reconnaissance formelle de ses frontières occidentales. Pour cette raison, depuis 1958, Varsovie sollicitait la visite de Charles de Gaulle en Pologne.

À cette époque, face à la menace de marginalisation du rôle de la France sur la scène internationale, la politique étrangère française visait à maintenir sa position parmi les grandes puissances. Pour de Gaulle, le rapprochement avec les « démocraties populaires » (visites en URSS en 1966, en Pologne en 1967 et en Roumanie en 1968) ainsi que la reconnaissance la frontière occidentale de la Pologne s’inscrivaient dans cette optique.

Le voyage officiel du président de la République française en Pologne était initialement prévu du 7 au 13 juin 1967, mais cette visite dut être reportée en raison du déclenchement de la troisième guerre arabo-israélienne (guerre des Six Jours) le 5 juin de la même année. Finalement, Charles de Gaulle se rendit en Pologne du 6 au 12 septembre 1967. Le Service de sécurité de la Pologne populaire (c’est-à-dire le service des renseignements et la police secrète) était chargé de sécuriser les itinéraires et les endroits où de Gaulle devait séjourner, cette opération porta le nom de code « Uranus ».

Pour le président français, ce voyage revêtait une toute autre dimension encore. Il lui rappelait notamment les souvenirs de ses deux séjours sur les bords de la Vistule qu’il avait effectués après la Première Guerre mondiale, dans des circonstances fort différentes et dans une toute autre Pologne. Entre 1919 et 1921, il avait fait partie de la Mission militaire française). Ayant alors le grade de capitaine, il avait contribué à l’unification et à la constitution de l’armée polonaise au cours de la guerre polono-bolchévique de 1920 et avait enseigné la tactique et la doctrine militaires aux officiers de l’école d’infanterie de Rembertów.

L’enthousiasme des Polonais

De Gaulle bénéficiait d’une grande popularité auprès des Polonais comme l’illustrèrent près de deux cents témoignages rédigés, à l’appel du quotidien de Varsovie « Express wieczorny », par ceux qui l’avaient rencontré dans les années 1920.

Ainsi la Pologne toute entière attendait avec enthousiasme son arrivée et ceci d’autant plus que c’était la première visite d’un chef d’État d’Europe occidentale depuis 1945. Les villes furent pavoisées des drapeaux français et polonais, et les vitrines arboraient les photos et les portraits du général de Gaulle avec des inscriptions telles que: « Vive la France ! Bienvenue à notre invité de marque ! ».

Le programme de la visite

Le 6 septembre 1967, l’avion présidentiel français atterrit à l’aéroport de Varsovie. Sur le trajet depuis l’aéroport Okęcie jusqu’au palais de Wilanów, et ensuite jusqu’à la Tombe du Soldat inconnu, près de 500 000 Varsoviens acclamèrent chaleureusement le général de Gaulle lui manifestant ainsi une grande sympathie. Sur le plan psychologique, pour les Polonais, si fatigués de « l'amitié polono-soviétique », cette visite constituait un grand bol d’air frais venu de l'Occident.

L'inscription au programme de la visite des villes minières de Silésie était une démarche délibérée des autorités polonaises qui s’attendaient à ce que le président français proclamât la reconnaissance de la frontière occidentale de la Pologne. Des bannières portant des slogans en faveur de la frontière de l’Oder-Neisse émaillaient le parcours du président français. Les paroles célèbres prononcées dans la Salle du peuple à Zabrze lors du spectacle de l’ensemble folklorique « Śląsk » : « Vive Zabrze, la ville la plus silésienne de toutes les villes silésiennes, c'est-à-dire la ville la plus polonaise de toutes les villes polonaises » résumaient bien la propagande communiste.

Une messe fut inscrite au programme de la visite mais celle-ci fut célébrée le 10 septembre à Gdańsk dans la cathédrale d’Oliwa et non au monastère de Jasna Góra à Częstochowa comme l’avait suggéré la partie française. Les autorités polonaises proposèrent ce compromis par crainte d’y voir des foules plus grandes encore que lors de la messe dite à Jasna Góra lors de la visite privée de Robert Kennedy et sa famille en 1964. Cette affluence aurait pu être perçue comme « la victoire de l'Église sur le gouvernement ». Une autre question suscitant de grandes émotions et de vives discussions fut une éventuelle rencontre du général de Gaulle avec le primat de Pologne Stefan Wyszyński, à laquelle Varsovie s’était formellement opposée. Finalement au lieu de se voir, les deux hommes communiquèrent par correspondance.

A Westerplatte, la presqu’île dont l’attaque par l’Allemagne nazie en septembre 1939 marqua le début de la Seconde Guerre mondiale, le président français accueillit le défilé de la marine polonaise, conduite par le destroyer légendaire « Błyskawica ». C’est là que de Gaulle prononça des paroles éloquentes : « La France ne dépend de personne, la Pologne ne doit dépendre de personne ». Il souligna ainsi que la Pologne devait prendre conscience de sa valeur et de son indépendance politique. Pour de Gaulle, il ne s’agissait pas de rompre l’alliance avec l'URSS ni d’abandonner les craintes envers l’Allemagne.

Deux jours plus tôt, lors d’une rencontre avec le recteur de l’Université Jagellonne à Cracovie et ses professeurs dans la cour du Collegium Maius, de Gaulle avait esquissé une vision de l’avenir de l’Europe autour du concept d'une Europe européenne et d’une Europe des nations. Il le voyait à travers la détente, l’entente et la coopération entre tous les pays européens, et non sur la base des deux blocs politiques existants. Néanmoins, les pourparlers politiques tout au long de la visite firent apparaître des divergences nettes entre les politiques étrangères polonaise et française. Pour de Gaulle, l’existence de deux États allemands était une division artificielle, commode à la fois pour l’URSS et les États-Unis, et un facteur de confusion en Europe (il est à noter que jusqu’en 1973, la France ne reconnut pas l’existence de la RDA).

Le discours que de Gaulle prononça le 11 septembre à la Diète (Sejm) où il déclara que les frontières polonaises étaient « profondément justes » et « dûment délimitées » et que la France les avait reconnues dès 1944 constitua le point culminant de la visite officielle. Il invita ensuite la Pologne à une alliance politique avec la France et à une coopération dans tous les domaines, dans le cadre du concept de l’Europe de l’Atlantique à l’Oural.

Cette initiative fut rejetée par Władysław Gomułka, le premier secrétaire du Comité central du Parti Ouvrier Unifié Polonais qui avait déclaré sans équivoque que l’alliance inaltérable avec l’Union soviétique et la RDA était la pierre angulaire sur laquelle reposait la politique étrangère polonaise.

Le bilan de la visite

A court terme, cette visite ne modifia pas d’une manière significative la politique étrangère des deux pays, qui appartenaient à deux blocs politiques et militaires opposés. Elle se traduisit pourtant par une détente dans les relations culturelles et économiques mutuelles. Par ailleurs, dans une perspective plus large, elle contribua au changement du climat social en Pologne. De Gaulle le remarqua à juste titre en déclarant au ministre français de l’éducation nationale que la graine qu’il avait semée germerait dans vingt ou trente ans et qu’un jour la Pologne se libérerait du joug soviétique.

 

Publié en juillet 2022