L'aube

Sous  patronage royal et projet phare de la réussite politique de Colbert, la Compagnie française des Indes orientales a finalement commencé à s'aventurer dans "Les Indes orientales" en 1664. Son organisation commerciale différait d'autres organisations similaires par sa structure pyramidale : le roi de France en était à la tête ; le siège de l'Inde française, Pondichéry, était son second ; puis  venait Chandernagor, le principal centre commercial, avec d'autres dépendances comme Cassimbazar, Patna, Dacca, Balassore, Chattagram et, au bas de l'échelle, de petits harems (Arats) ou entrepôts. Chandernagor au Bengale jouissait d'un statut différent de celui des autres "comptoirs" grâce à ces dépendances.

En 1673-74, Duplessis, agent de la compagnie française, acheta une partie de la région de Chandernagor en payant 401 roupies au Nawab du Bengale Shayesta Khan pour débuter à  commercer. André Bourreau-Deslandes est le créateur des "comptoirs" français au Bengale. En 1689 il fonda les loges à Balassore, Cassimbazar, acquis des terres à Dacca en 1690, fit revivre une ancienne possession à Chandernagor et commença la construction d'une loge en avril 1690. C'est là que s'éleva plus tard le Fort d'Orléans et que les Français eurent le droit de justice en tant que centre de l'administration française et des activités commerciales au Bengale avec les douves, les tours de bastions et les magasins qui l'entourèrent. Un groupe de trois villages - Boro-Kishanpur, Gondalpara et Khalisani en 1701 - comprenait 300 bighas (environ 400 hectares) de terre, avec une population d'environ 25 000 habitants arrivé à l’époque de Dupleix. Cette ville rapporta un maximum en commerce à l'Inde française, comme le révèle l'impression de Dupleix lui-même.[1]

Le Kuthi français de Cassimbazar a vu le jour avec l'approbation légale du Raja et du Firman de 1707[2] et le Kuthi de Dacca en 1711 A.D[3]. Bien qu'ayant perdu de son importance politique, Dacca fut le centre d'approvisionnement de la meilleure mousseline, qui rapportait 4,00,000 Rs/-9 Patna, Balassore, Jaugdia et Chattagram furent d'autres centres commerciaux. Les correspondances et les livres de comptes témoignent des aspirations commerciales des Français. Ces Kuthis, loges et harems ont joué un rôle important qui a maintenu Chandernagor au centre de l'activité commerciale.

Le rôle des prédécesseurs de Dupleix dans le façonnement de Chandernagor

La présence française nominale a connu un changement radical avec l'arrivée du Père Charles de Montalembert en 1715, qui devint le responsable de facto de Chandernagor jusqu'à son retour à Pondichéry en 1728[4]. Visionnaire, il lança le processus initial d'urbanisation en créant une école et un hôpital, en assouplissant les pratiques rituelles complexes et en améliorant les conditions de vie des agriculteurs locaux. Les premières références à Chandernagor apparaissent à cette époque - Topiwala Mahal ou Ville Blanche, pakkabari, ghats et postes de police. Enfin, le droit de payer des droits de douane réduits à 2½ %, accordé par Aurangzeb, fut soutenu par les "Parwanas" du Nawab et du Diwan du Bengale[5].  Il fut  reconfirmé le 9 janvier 1722 par Murshid Quli Khan.

Les conflits religieux initiaux entre les Capucins et les Jésuites pour le pouvoir furent résolus par le Concordat de 1734. Les registres de l'église de la chapelle Saint-Louis sont une mine d'or pour la formulation de l'histoire de cette période. Au nombre de cinq, ils consignaient les baptêmes, les mariages, les décès[6].  Il y avait les Européens purs, les métis et les chrétiens autochtones. Cependant, les registres d'autres communautés religieuses peuvent être trouvés de façon sommaire dans les registres de salaires des entreprises françaises, avec la hiérarchie des employés. Chez les courtiers Dubash-Dadni, Izaradar, Banians, Gomostas, Sircars, même des esclaves peuvent être trouvés[7].

L'âge d'or

Les noms de Joseph François Dupleix et de Chandernagor sont devenus presque synonymes, bien que l'observation montre qu'il s'agit d'un changement circonstanciel inévitable, qui se produit dans tout le Bengale. Le commerce atteint son apogée sous la direction compétente de Dupleix. Le plus grand marché des produits français en Inde comprenait des aliments et des boissons consommables : de l'eau-de-vie française, ainsi que des équipements de construction navale, des tissus de voile et des cauris. Des lingots d'argent étaient envoyés en Chine via l'Inde contre l'exportation d'or. Il s’est révélé qu'après chaque voyage, le niveau de profit pouvait atteindre entre 60 000 et 72 000 livres[8]. L'incitation des employés de la compagnie dans le commerce privé et le profit du "Commerce d'Inde en Inde" atteignit 50-80% par an.

Un large réseau commercial fut construit pour répondre aux demandes de différentes régions du Bengale, tel que la soie pour Surat, le riz pour les Maldives et la côte du Coromandel. Les expéditions se faisaient vers Bassora via Mocha, Jedda, Bandar Abbas à l'ouest et vers Bornéo et Manille en Asie de l'Est. Cependant comme il s'agissait d'un réseau basé sur des ports riverains, avec la dévastation de Chandernagor, tout le système s’effondra.

La chute de Chandernagor (mars 1757)

La dévastation de Chandernagor aux mains des Britanniques (mars 1757) est la principale contrainte pour formuler l'histoire du Bengale français de l'ère post-Plassey. Suite à celle-ci, la compagnie anglaise n'accepta aucune proposition de division zonale, alors même que Jean Baptiste Chevalier tenta avec véhémence de relocaliser l'existence commerciale française au Bengale. Cependant le « Grand Livre » montre que des efforts sporadiques pour relancer ces liens commerciaux par le biais d'homologues hollandais et danois ont été entrepris par le fonctionnaire français, conscient des perspectives de l’avenir[9]. En tant que "Commandant de Chandernagor", Chevalier se lia d'amitié avec Badshah Shah Alam II et exploita même ses contacts avec Clive pour obtenir des fonds. Mais ses demandes répétées au conseil d'administration de Calcutta pour qu'il respecte le traité de paix et les conditions commerciales restèrent vaines. Le rapport anonyme fut très probablement rédigé par Law de Lauristan décrit la situation pathétique des Français[10].

La Révolution française et ses conséquences

Après le déclenchement de la Révolution française, l'Assemblée nationale française repris le droit de commerce en 1790. Montigny, le commandant français de Chandernagor, fut victime des circonstances[11]  et le Comité des Citoyens prit en charge l'administration et l'armée. Son remplaçant Fumeron fut rappelé à Pondichéry et en juin 1793, Chandernagor tomba à nouveau aux mains des Britanniques.

L'histoire française au Bengale est l'histoire de quelques visionnaires dévoués comme Dupleix, Chevalier ou Law qui manquèrent le bon vent pour faire naviguer leurs bateaux dans la mer de la prospérité. Mais elle a apporté des changements dans le tissu social du Bengale. La présence de missionnaires dans la vie politique, la santé, l'éducation, l'aménagement urbain ainsi que l'introduction d'un système de revenus fonciers et d'un ordre public approprié ont été introduits avant 1765, date de l'acquisition de Dewani par les Britanniques. Chandernagor, contrairement aux autres colonies européennes, s'est distinguée comme un bastion de combattants de la liberté dans la guerre d'indépendance de l'Inde, avec des valeurs morales d'égalité et de liberté.

 

Publié en janvier 2022


[1] ‘It is sufficient to say that there are abundant and ideals (goods) for all variety of commerce, which produces a considerable profit in Europe. "It suffit de dire qu'elles y sont en abondance et propres à touts les différents commerces, qu'elles produisent en Europe un profit considérable." Archives Nationales – Col c² 85 f 89 – Le journal de Godeheu – 9 Octobre 1754, Paris.
[2] Parwana of Murshid Quli Khan – October 1707. Source: l'Institut de Chandernagor.
[3] Mémoire sur le commerce de l'Inde et sur la politique à mener envers les Anglais et les princes Indiens, Série Géo Inde, Carton 372, dossier 368 Archive d'Outre mer, Aix-en-Provence, France.
[4] H. Castonnet de Fosses: Missionnaires aux Indes au XVIII ͤ siècle – Extrait des Annales d'Extrême Orient et de l'Afrique – Paris, 1886, p-7.
[5] Parwana given to the French East India Company director Claude Boisvin d’ Hardancourt by Nawab in 1718 – Source: l'Institut de Chandernagor.
[6] The church registers kept in Archives d'Outre Mer – Aix-en-Provence, France, manuscrit no.-2652.
[7] Indrani Roy: Chandernagorer Adiparba (Bengali) in Jijnasa Journal, 2nd year, 2nd issue, Calcutta, 1981, pp-709-721.
Copie d'un Registre concernant sentences rendu par Messieurs des Conseil de Chandernagor (24 Janvier 1721) – document no.444 (1721-1745), Chandernagor sentences – Une grande pièce – kept in Pondicherry State Archives – Pondicherry – India.
[8] "Un voyage en Chine met en état de se passer … 25 et 30,000 roupies (60,000-72,000 Livres) sont bien tôt mises en poche" – Dupleix à Vincens, Chandernagor 23 Mai 1732, Col C² 199.pièce 54 f° 2v° Archives Nationales – Paris, France.
[9] Livre Journal 1752-58, RI (Chandernagor Divers) Archives d'Outre Mer, Aix-en-Provence, France.
[10] Manuscrit no. 216, daté 21 Janvier 1776, Mémoires sur l'administration des établissements Français des Indes Orientales – Série CB² dossier no.- illegible, Archives d'Outre Mer, Aix-en-Provence, France.
[11] "Qui peut penser dans ce comptoir miniscule, il y a l'Assemblé National, Le Comité Nationale, Garrison Nationale … Nous, qui sommes les froids spectateurs … Manuscript titled 'La Révolution de Chandernagor' dated 1 Novembre 1790, Indes Feuilles Volantes – Série B no.-2783., anonymous writer, Archives d'Outre Mer, Aix-en-Provence, France.