Des profils variés de collectionneurs
 
Les circulations d’objets entre la France et l’Inde s’intensifient au XVIIIe siècle. Les collections de la Bibliothèque royale s’enrichissent de manuscrits à l’initiative de Jean-Paul Bignon. Il sollicite les jésuites, tel Jean-François Pons qui envoie près de 200 manuscrits de Chandernagor dans les années 1730. À la même période, la réussite commerciale de la Compagnie française des Indes orientales ouvre la voie à une augmentation du nombre de voyageurs et au développement de possessions coloniales, multipliant les opportunités en matière de collectionnisme. Bien que le Traité de Paris (1763) limite la présence française aux cinq comptoirs, les collections continuent à se développer selon des modalités variées.
 
Les voyageurs, marchands et militaires appelés « aventuriers », qui peuvent dépendre de la Compagnie française des Indes orientales ou s’engager auprès de l’East India Company et de souverains indiens, se font volontiers collectionneurs. Parmi eux figurent Claude Martin, Antoine Polier et Jean-Baptiste Joseph Gentil. Claude-Auguste Court, Jean-François Allard et Jean-Baptiste Ventura, engagés au service de Ranjit Singh, rapatrient en France des collections principalement composées de monnaies indo-grecques et gréco-bactriennes. 
 
Les administrateurs coloniaux, à l’instar d’Édouard Ariel et Philippe-Étienne Ducler, sont particulièrement à même de former des collections. Les ramifications de l’administration coloniale facilitent également l’organisation de missions scientifiques de collecte dans tout le sous-continent. Victor Jacquemont rassemble des échantillons de plantes et de roches pour le compte du Muséum d’histoire naturelle. À la demande du ministère de l’Instruction publique, Charles d’Ochoa se rend en Inde en 1843-1844 et se procure des manuscrits et des textes imprimés. Auguste Lesouëf illustre quant à lui le rôle des collectionneurs basés en France. 
 
Panorama des objets collectionnés 
 
Au fil du temps, les intérêts des collectionneurs évoluent, tout comme les conditions d’acquisition et de transport des objets, contribuant à enrichir la typologie des collections. Au XVIIIe siècle, manuscrits, miniatures, armes et objets d’artisanat de luxe figurent en bonne place au sein des collections. Ces objets illustrent le haut degré de raffinement de la civilisation indienne, notamment de la noblesse moghole. Les collectionneurs peuvent les acquérir au moyen d’achats et de commandes. Les miniatures présentent en outre l’avantage de pouvoir être transportées relativement facilement à bord des bateaux. Par contraste, il est peu aisé de se procurer des statues, qui sont des objets de culte. Conjugué au coût du transport d’objets volumineux sur plusieurs milliers de kilomètres et aux préjugés que fait naître la statuaire hindoue, ce trait explique leur relative faible présence au sein des collections constituées à cette époque.
 
Dans le courant du XIXe siècle, les collections font la part belle à la photographie. Édouard Manès, gouverneur des établissements français, donne des photographies à la Société de géographie (1887), tandis que l’exploratrice Isabelle Massieu rapporte des albums de son voyage en Inde et dans l’Himalaya à la fin du XIXe siècle. Les collections s’ouvrent aussi aux documents audiovisuels. Le projet d’Albert Kahn intitulé les Archives de la Planète a par exemple permis de produire des autochromes et des films en noir et blanc. 
 
C’est en partie par le biais des activités archéologiques que les statues intègrent les collections. Gabriel Jouveau-Dubreuil a fouillé des sites d’Inde du Sud alors qu’il était enseignant à Pondichéry : son nom est attaché à la collection de statues indiennes aujourd’hui conservées au musée Guimet
 
Le pouvoir des collections
 
Aventuriers et administrateurs confèrent aux collections une valeur affective. Les objets sont des souvenirs de leur séjour en Inde, ce qui explique leur volonté de les rapporter en France. 
 
Les collections sont également considérées comme des sources sur lesquelles assoir de nouvelles connaissances sur l’Inde. Toutes les branches du savoir sont concernées, de la littérature à la botanique en passant par les religions, l’astronomie ou la médecine. 
 
Les objets collectionnés ont vocation à représenter l’histoire, la société et les ressources de l’Inde. C’est le cas des « Farenghi paintings », œuvres commandées par des Européens à des artistes indiens, et des photographies, qui ont en commun de privilégier des sujets tels que l’architecture ou les castes et les métiers. Lorsqu’elle se déploie en contexte colonial, cette visée documentaire acquiert une dimension politique : les objets portent en eux l’affirmation d’un pouvoir sur les territoires et les populations de l’Inde. 
 
À ces différents usages et significations, non exclusifs les uns des autres, s’ajoute au fil du temps un intérêt proprement esthétique, littéraire ou artistique pour des productions illustrant l’ailleurs, l’exotique, le lointain.